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Eugène Savitzkaya

 

Eugène Savitzkaya est un écrivain belge de langue française né en 1955 à  Liège. Il a publié ses premiers poèmes très jeune (en 1972) qui lui ont valu en Belgique et en France une reconnaissance précoce. Il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en même temps qu'Hervé Guibert. Ainsi, il est devenu un des personnages de L'Incognito. Il a reçu en Belgique en 1994 le Grand Prix triennal du roman pour Marin mon cœur publié aux éditions de Minuit.

Les propos suivants sont extraits d'un entretien intitulé "Un garçon boucher", mené par H. Laroche pour Les Inrockuptibles le 18 mai 1991.


Vous avez fait un entretien avec Hervé Guibert en mai 82, à sa demande, pour la revue Minuit. Vous étiez avec lui à la villa Médicis en 1988-89. En 1991, vous publiez par hasard en même temps : lui Le protocole compassionnel et vous La folie originelle. Qu'est-ce qu'être l'ami de celui qui a écrit A l'ami qui ne m’a pas sauvé la vie ?

Je préfère ne pas en parler. Je ne suis pas sûr de pouvoir en parler bien. On se voit très souvent. J'étais avec Hervé Guibert sur l'Elbe d'Elbe, il y avait une fontaine, un bassin dans lequel j'avais repêché un crapaud. Il était tombé dans cette eau trouble, dont il n'aurait jamais pu sortir. Crapaud se dit bufo en latin, de là vient le titre du livre de poèmes Bufo Bufo Bufo. Je le connaissais un peu avant d'aller à Rome. Là-bas, il travaillait plus que moi, plus régulièrement. Il doit avoir plus de plaisir à écrire que moi.

A propos de l'exposition de photographies d'Hervé Guibert chez Agathe Gaillard, on a écrit que 'les personnages ont presque disparu de ses photos à l'exception d'Eugène, l'ami écrivain'.

Il m’a photographié, oui. Il parle de moi dans Incognito. C'est parfois gênant de se retrouver dans le livre de quelqu'un. Il travaille à partir de son Journal où il note des choses. Lui cherche à dire la vérité. Mais comment est-ce qu'on peut la dire ? En prenant la première note de la journée, il peut déjà se tromper. Il utilise un matériau, le journal, qui est faussé au départ. Il doit le savoir, c'est son travail, il transforme le vrai. Je n'ai jamais tenu de journal, je n'ai rien à dire sur ma vie immédiate. Ça ne m’intéresse pas. Je n'ai pas non plus le sentiment d'écrire de roman. Pour Mentir (1977, le premier), j'avais besoin d'une autre façon d'écrire. Je ne me vois pas bien fignoler une histoire. Je ne vois aucun intérêt à construire quelque chose. Ce qui compte pour moi, c'est de dire au plus juste ce que j'ai vu, compris. Je ne construis pas d’œuvre. Je n'ai pas de temps à perdre en m'appliquant à une forme quelconque. Je ne lis pas ce qui se publie actuellement. Guibert parle des gens. C'est une décision qu'il a prise, c'est sa méthode. Si lui peut le faire, il doit le faire. Moi je ne peux pas, j'ai décidé que je ne pouvais pas le faire.

Lorsque Guibert disait rêver avec vous d'une fraternité d'écriture.

Elle me semblait impossible.

Hervé Guibert disait encore que pour vous, il était prêt à sacrifier chaque jour une goutte de son sang.

Ce n'est peut-être pas du sang matériel. Penser à quelqu'un, se tracasser c'est donner du sang quand même. Dans l'organisme humain, il se passe chimiquement quelque chose qui fait qu'on se donne, on se fatigue pour les autres. Les cheveux blancs, par exemple (rires)? L'amitié c'est ça, une souffrance aussi. Lorsque la vie est insouciante, ça ne se sent pas, mais si quelque chose se met en travers.

Eugène Savitzkaya, entretien avec H. Laroche, Les Inrockuptibles, 18 mai 1991.

 

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