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Les fantasmes guibertiens ou les dessous d’une œuvre

 

 

 

 

 

 

 

 

Christopher Cavallo, Hervé Guibert : Formes du fantasme, L’Harmattan, coll. Critiques littéraires, 2016.

 

Le désir traverse l’ensemble des textes et des photographies guibertiennes, comme l’ont déjà montré de nombreux travaux consacrés à l’auteur. Le fantasme, auquel le désir est « intimement lié », n’a quant à lui, jusqu’à maintenant, jamais fait l’objet d’aucune véritable étude, tout au moins d’une étude qui se consacrerait exclusivement au sujet, comme le fait celle de Christopher Cavallo. Son essai, que publient les éditions L’Harmattan, se donne pour objectif d’analyser « non seulement les fantasmes propres de notre auteur » mais aussi et surtout « un projet d’écriture tout à fait conscient dont les formes semblent véhiculer et manifester un processus fantasmatique à l’œuvre ». Pour y parvenir, l’essayiste se penchera sur de nombreuses photographies de Guibert ainsi que sur deux textes littéraires, Les Chiens (Minuit, 1982) et Le Mausolée des amants (Gallimard, 2001) sans négliger cependant le reste du corpus de l’écrivain, souvent convoqué. Les rapports entre pratiques photographique et scripturaire seront ainsi explorés.

 

On pourrait se demander s’il n’y a pas une contradiction à explorer sous l’angle du fantasme – terme que l’on entend généralement comme synonyme de représentation imaginaire et que l’on associe davantage au monde des possibles qu’à celui du factuel – l’œuvre d’un autobiographe qui  s’est toute son œuvre durant acharné à rendre compte de son vécu. L’hypothèse que soutient le critique est que les constructions fantasmatiques guibertiennes sont « intimement liées au réel dont elles tirent aussi leur matière » et deviennent un moyen pour l’écrivain-photographe de se mettre lui-même en scène.

 

C’est sur la notion de « fantastique de soi-même » empruntée à Raymond Bellour – notion qui éclaire l’ensemble du corpus de l’écrivain – que le critique se penche dans un premier temps. Elle permet au « je » de l’auteur d’investir de nombreux possibles narratifs, « d’être partout et nulle part à la fois, nié et démesuré, à double visage donc dans une ambiguïté inextricable » et au critique de se dégager des problématiques qu’il estime « paralysantes » de l’approche autobiographique et autofictionnelle. A ce sujet, il procède à une relecture critique de ce type d’analyses génériques – tout à fait discutable – tant elle repose de manière presque caricaturale sur la simple opposition factuel/fictionnel et ne distingue pas véritablement les enjeux respectifs des deux genres. Christopher Cavallo semble ne pas avoir exploité le potentiel théorique du genre autofictionnel, comme l’ont fait par exemple Vincent Colonna ou Philippe Gasparini, théoriciens qui ne sont d’ailleurs à aucun moment mentionnés. La conclusion de cette première partie est pourtant tout à fait juste dans ce qu’elle avance sur le travail guibertien : « si l’œuvre est fondamentalement fantasmatique, c’est qu’elle procède comme le fantasme à une récupération, à une importation d’éléments du réel, et les transforme, les dénature, les excède, par l’imaginaire et par l’écriture qui les manifestent ». 

 

Le deuxième temps de l’essai est consacré à une lecture linéaire des Chiens sous l’angle d’une « architectonique du fantasme » qui lie de manière inextricable l’œuvre et le fantasme. Le critique étudie précisément la construction et la structure de cette « nouvelle » (Guibert en parlait comme d’une « plaquette pornographique ») en s’intéressant aux « phénomènes structurants tels que la répétition, la réécriture, la reprise, les jeux d’écho, etc. ». L’analyse au plus proche du texte ici menée éclaire la mécanique fantasmatique à l’œuvre dans ce livre singulier. Le critique conclut ce chapitre très pertinent sur Les Chiens en résumant ainsi le fruit de sa recherche : « le fantasme s’y déploie, se prolonge, se précise, s’obsède, s’excède, se recommence, se déborde, se régénère à chaque paragraphe mais toujours au sein d’une logique progressive plus large faisant coïncider, faisant s’interpénétrer le sexuel et le textuel, le fluide verbal et le fluide corporel, articulé par le double principe de génération du corps et du texte ».

 

Enfin, Christopher Cavallo se penche sur la figure de T. dans le travail de l’auteur, plus précisément sur la manière dont l’écrivain fait de Thierry, son amant, T., son personnage. Il est en ce sens emblématique de la dynamique fantasmatique de l’écriture guibertienne « qui procède à l’instrumentalisation et à la dénaturation d’éléments du réel pour les faire ‘décolle[r] imperceptiblement vers la fiction’ ». Ce processus de « dé-réalisation », emprunté à Roland Barthes, est envisagé à travers une approche stylistique qui révèle comment les figures et procédés stylistiques contribuent à la reconfiguration de sa représentation textuelle. L’apocope « T. », par exemple, permet un glissement « référentiel de l’amant à son image » fantasmatique et participe en ce sens au phénomène de « dé-réalisation » qui se décline par ailleurs à travers métaphores filées et autres métonymies qui font de l’amant un « objet proprement fantasmatique ».

 

Voilà ainsi mis en lumière la manière dont le fantasme se fait « principe génératif » du travail de l’écrivain par l’intermédiaire, notamment, d’une logique structurelle dans Les Chiens ou de figures de style visant à dénaturer puis dé-réaliser T. dans Le Mausolée des amants. L’œuvre de Guibert ainsi analysée se fait « œuvre- fantasme » dans laquelle la photographie devient une « base propice à toutes les dénaturations auxquelles procède le fantasme du texte ». Hervé Guibert : Formes du fantasme constitue un apport intéressant et éclaire sous un angle original le travail de l’écrivain. Les perspectives ouvertes à la fin de l’ouvrage laissent présager des suites stimulantes…

 

Arnaud Genon

 

Mis en ligne le 12.07.2016

 

 

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