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"Hervé Guibert à la télévision: vérité et séduction"

 

Par Jean-Pierre Boulé.

 

Article initialement paru dans Collectif (sous la direction de Jean-Pierre Boulé), Hervé Guibert Nottingham French Studies, Vol.34, No.1, Spring 1995. Reproduit avec la permission du comité de rédaction des Nottingham French Studies.


"Hervé Guibert à la télévision: vérité et séduction"(1)

 

Je n'ai pas lu ton livre, tu sais, je ne sais même pas comment tu t'appelles. Mais je t'ai vu à la télévision, et maintenant tu es mon fils (..).

Elle ne veut pas le voir, lui. Elle l'a vu à la télévision, et elle dit (...) que si elle le voit elle va s'attacher, et qu'elle ne pourra pas le laisser partir (...) 'Si tu le loupes, je ne te le pardonnerai jamais'. Vous vivez avec une femme depuis trente ans, et elle vous menace pour un inconnu qu'elle a vu à la télévision.
Hervé Guibert. Le Protocole compassionnel, p.199; pp.202-203.


Ces deux extraits sont tirés du récit "Miracle à Casablanca" qui fait partie du Protocole compassionnel. Si l'on se fie à la véracité de la narration de Guibert (ce qui est une autre question), comment diantre un guérisseur marocain peut-il considérer Guibert comme son fils alors qu'il le rencontre pour la première fois, tout en devant affronter les affres de son épouse pour celui qui est - et c'est lui qui le dit lui-même - un 'inconnu'? Hervé Guibert était passé à la télévision à l'occasion de la sortie d' A l'ami lors de l'émission ‘Apostrophes’, le 16 mars 1990. Environ un an plus tard, il était l'invité exclusif d'‘Ex Libris’, émission diffusée le 7 mars 1991, à l'occasion de la publication du Protocole compassionnel. A nous d'étudier ces deux émissions télévisuelles afin d'essayer de comprendre l'engouement des téléspectateurs pour Guibert. Dans un premier temps, nous analyserons le format des deux émissions, avant de porter un jugement de valeur. Il sera alors temps de formuler certaines hypothèses sur cet aspect des rapports entre Guibert et son public. Ce faisant, nous tiendrons également compte de ses rapports avec les lecteurs tels qu'ils apparaissent dans les deux ouvrages sus-mentionnés.

Bernard Pivot propose comme thème de sa 710ème émission: ‘Le sexe homicide’. Autour de lui sont réunis Jean-Didier Vincent (Professeur de Neurophysiologie) qui a écrit un ouvrage sur Casanova; Hervé Guibert pour A l'ami; William Cliff qui publie un livre de poèmes sur Conrad Detrez (mort du sida) et Dominique Lapierre, journaliste-reporter, dont le livre est présenté par Pivot comme étant ‘une formidable enquête sur le fléau du sida’ (nous soulignons).

 

La jouissance ou le sexe. Fécondateur, fédateur, fondateur, qui transmet la vie mais il peut aussi, de la syphilis au sida, transmettre la maladie et la mort.


Accompagnées d'images du virus du sida prises au microscope, telles sont les premières paroles prononcées par Bernard Pivot. L'émission va se dérouler sous le sigle du roman policier: le titre de l'émission tout d'abord (‘Le sexe homicide’) qui désigne le coupable avec preuves à l'appui (les images du virus); la victime (Hervé Guibert) et l'inspecteur de police (Bernard Pivot). Travelling arrière: Pivot donne la parole à Lapierre qui retrace son enquête. Lorsque ce dernier parle des premiers malades, on peut voir sur l'écran un gros plan de Guibert. L'inspecteur Pivot se tourne vers Guibert pour recueillir son témoignage: ‘Est-ce que vous vous rappelez la première fois que vous avez entendu parler de cette maladie bizarre ?’. Retraçant l'‘épopée’ de la découverte de la maladie, Pivot part enquêter auprès des témoins numéros un et deux qui, nous dit-il, n'ont pas pu venir en personne participer à ‘Apostrophes’: M. Charles Dauguet (photographe du virus) et Mme Françoise Barré-Sinoussi (la biologiste). Suit un interrogatoire de Pivot en bonne et due forme, axé sur l'emploi du temps détaillé de M. Dauguet, et dont les manuels de police pourraient être fiers(2). Tout polar demande un héros et Pivot croit tenir le sien en M. Charles Dauguet. Celui-ci étant parti en week-end juste avant de découvrir le virus, Pivot lui fait préciser ses activités (Où va-t-il en week-end? Quels sont ses loisirs?). C'est là un des ingrédients essentiels du héros pour que le commun des mortels puisse s'identifier à lui: être un monsieur Tout le monde. Reste à convaincre le ‘héros’ lui-même qu'il en est un:

 

Mais Monsieur Dauguet, tout de même, vous êtes un personnage historique puisque vous êtes le premier homme au monde à avoir vu, de vos yeux vu, le virus du sida, vous vous rendez compte de ce que c'est?


Modeste jusqu'au bout, Dauguet lui répond que c'est le succès- non d'un individu - mais de toute une équipe. La reconstitution des faits est terminée - non sans avoir interrogé la biologiste - et nous retournons au studio, hantés par cette phrase d'un Pivot surexcité interrogeant Dauguet: ‘Cet ignoble virus du sida, est-ce qu'il était beau?’

Lapierre continue à retracer son épopée. Lorsqu'il parle du fait que l'AZT ne guérit pas les malades, on nous propose un gros plan sur Guibert! C'est la transition que Pivot attendait: ‘Alors, parlons maintenant des malades et je me tourne vers vous, Hervé Guibert’. Il lui demande ensuite s'il connaît également des gens autour de lui atteints du sida, puis l'invite à se justifier par rapport aux propos écrits sur Michel Foucault. Guibert cite le sadomasochisme comme défense, ce qui a pour effet d'embarrasser Pivot. Ce dernier lui demande plus loin s'il a toujours l'intention de se suicider. Ensuite, pour authentifier les propos de Guibert la victime, Pivot fait appel à Lapierre pour voir si les témoignages qu'il a recueillis dans son livre auprès de malades du sida concordent avec ceux de Guibert, qu'il appelle ‘le personnage’. Interrogeant alors ses autres invités, Vincent et Cliff, il ne manque pas une occasion de revenir sur Guibert pour voir s'il est d'accord avec les propos que tient ce premier sur la maladie (‘Vous êtes d'accord, Hervé Guibert?’) ou pour savoir si, puisqu'ils sont tous deux homosexuels, il connaissait Conrad Detrez. La caméra ne manque pas de faire des gros plans sur Guibert, par exemple lorsque la conversation porte sur des écrivains mourant de maladies comme la vérole au seizième siècle! Pivot conclut l'émission avec Guibert en lui demandant à quoi il rêve la nuit, s'il va écrire un autre livre et, annonçant les Etats-Généraux du sida, si Guibert a l'intention d'y aller!

Inutile de dire que Guibert était furieux de son passage à ‘Apostrophes’(3), qu'il appelait les ‘variétés intellectuelles’(4). Le format de l'émission fut d'ailleurs raillé par un article de Sophie Chérer sous-titré ‘Apo-cata- strophe’ où elle concluait:

 

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie ne répond en aucune façon aux critères de sélection préférés de notre Bernard national: il n'y est, en effet, question ni de football, ni de beaujolais nouveau, ni de petites femmes(5).

 

Environ un an après son passage à ‘Apostrophes’, Guibert était l'invité d''Ex Libris’. Et Jean-Pierre Dufreigne traduisait bien le sentiment de la plupart des téléspectateurs, à l'orée de son passage à ‘Ex Libris’:

 

On a un peu peur de le retrouver (...) c'est vrai, on aura un peu peur de regarder en face celui qui avouait naguère n'avoir plus que 'des muscles de bébé' et sent aujourd'hui un corps de nonagénaire crucifier son esprit de 35 ans (6).


Nous avons déjà dit que Guibert était l'invité exclusif d'‘Ex Libris’, qui dura un peu moins d'une heure trente. Poivre d'Arvor met tout de suite l'émission sous le signe de la confidence, commençant par une phrase de Bloch (‘Je n'aime que l'art, les enfants et la mort’) qu'il dit avoir aimée étant adolescent et avoir recopiée sur un petit carnet. D'emblée, le ton est donné: l'interviewer va lui aussi se livrer, partager. On assistera plus à un dialogue qu'à un interrogatoire, comme c'était le cas pour Pivot. Poivre d'Arvor s'implique dans ses questions [‘vous nous écrivez un autre livre’; nous soulignons], sait reprendre le fil de son propos (‘On va revenir à la question de départ’), personnalise le dialogue en sachant apporter une contradiction (‘vous ne m'avez pas répondu sur l'ami qui ne vous a pas sauvé la vie’, nous soulignons; ‘Et entre parenthèses, vous avez juré de ne rien dire et vous vous empressez de le raconter dès la deuxième page de votre livre, c'est pas très gentil’), fait preuve d'une très bonne connaissance de l'oeuvre de Guibert (citant un chapitre précis de Suzanne et Louise ), s'implique dans ses formulations (‘Des aveugles, c'est là que je vous ai découvert, un roman magnifique, peut-être une de vos plus belles oeuvres’). Le questionnement est souple. Certes, l'émission a été soigneusement préparée mais Poivre d'Arvor sait faire abstraction de sa grille de questions pour laisser la conversation se dérouler plus librement ou parler de ce qui importe à Guibert (ainsi au début de l'émission Guibert explique longuement la signification du 'protocole compassionnel' et ce qu'est le DDI). Enfin Poivre d'Arvor n'est pas un interviewer neutre, s'efforçant de provoquer Guibert en suggérant qu'il espérait que sa grand-tante Suzanne lui laisse de l'argent dans son testament, ou lui disant qu'il le trouve dur avec ses parents: ‘Vous avez de temps en temps des expressions sur vos parents qui paraissent d'une dureté terrible’. Tout ceci a pour effet d'authentifier les propos de Guibert: on s'aperçoit que l'on n'assiste pas à une interview où le contenu est fixé à l'avance.

La stratégie discursive de Poivre d'Arvor est bien agencée. Ainsi une interrogation sur une possible contradiction (publier un autre livre après avoir annoncé que le précédent serait le dernier) est présentée de la manière suivante: ‘Vous avez eu un demi-doigt de fausse honte?’. On s'aperçoit alors que la réponse à cette question n'intéresse pas vraiment Poivre d'Arvor mais qu'elle sert de prétexte pour poser la question suivante avec plus de délicatesse: ‘Est-ce que, rétrospectivement, vous avez eu honte’ où il est fait allusion à Foucault. Poivre d'Arvor s'aperçoit que Guibert n'est pas prêt à parler de Foucault et il a le mérite de laisser tomber le sujet pour n'y revenir qu'en deuxième partie de l'émission. Avant d'introduire le sujet de la mort, il se justifie: ‘Vous avez écrit très souvent sur la mort, c'est pour ça qu'on peut en parler avec cette liberté-là’; il enchaîne ensuite: ‘Alors, pour parler toujours des écrivains et de la mort ’ amenant ainsi une deuxième fois le sujet de Michel Foucault. La réponse de Guibert correspond à l'un des monologues les plus importants de l'émission.

Poivre d'Arvor confie également ses sentiments: ‘Mais oui, on vous aime’ et plus loin: ‘Vous êtes un grand écrivain’. Une telle complicité s'installe entre les deux interlocuteurs que l'on est surpris d'apprendre qu'une salle de spectateurs assiste à l'émission en direct: leur mérite est de nous avoir fait croire à une conversation intime entre amis. A certains moments, Poivre d'Arvor exprime les sentiments de Guibert, comme lorsque ce dernier n'arrive pas à trouver ses mots (‘Insupportable’ - écouter la voix de Foucault il y a un an). Si l'on y réfléchit, Poivre d'Arvor en arrive même, au fil de l'émission, à épouser l'intonation de voix de Guibert, fragile, hésitante, fébrile, par sensibilité (7) et pour ne pas offrir un contraste trop grand à l'oreille. Enfin, il ne faut pas oublier l'humour qui joue également un grand rôle dans leurs rapports. Citons l'épisode où Guibert raconte comment il se faisait enlever les chaussettes par son médecin, Claudette Dumouchel, ou la phrase suivante: ‘je dis une chose: “Si moi je ne me prends pas pour un grand écrivain, personne ne me prendra pour un grand écrivain!”’.

Malgré tout ceci, il est de bonne guerre de vilipender Poivre d'Arvor. C'est ce que firent certains journaux pour lesquels son émission est composée de ‘lieux communs agrémentés de petits reportages minables du style prêt-à-penser en kit (...) tout sauf une émission littéraire’(8). Certes, nous avons droit à des reportages sur la photo (avec des déclarations de Roland Barthes et de Michel Tournier), sur Foucault (avec un témoignage de Claude Mauriac) et sur Thomas Bernhard, dont on se serait bien passés. Jean-Pierre Dufreigne touche pourtant à l'essentiel lorsqu'il écrit: ‘Patrick Poivre D'Arvor affronte au présent le direct d'un zoom sur une agonie. L'entreprise de cet “Ex Libris” exceptionnel est à saluer’(9), prévoyant déjà les compte-rendus du lendemain: ‘ Bien sûr, les gloses ne manqueront pas contre ce portrait de jeune homme et sa mort orné [sic] de documents d'“archives”’(10).

Récapitulons: nous avons donc deux émissions télévisuelles, l'une étant à nos yeux réussie (‘Ex Libris’) et l'autre l'étant beaucoup moins (‘Apostrophes’). L'impression physique donnée par Guibert semble refléter notre opinion. Suite à ‘Apostrophes’, un journaliste du Canard enchaîné ira jusqu'à écrire à propos de Guibert ‘ce mourant’ (Le Protocole compassionnel , pp.36-37). Par contre, suite à son passage à ‘Ex Libris’, on pourra lire la description suivante: ‘visage juvénile, sans marques de souffrance: beau regard, sourire éblouissant (...) et impeccable numéro de séduction (11)’ (nous soulignons). Guibert lui-même avouera rétrospectivement: ‘J'ai dû donner l'impression d'une certaine facilité à “Ex Libris”’(12).

Revenons un instant sur la description ci-dessus et en particulier sur le mot 'séduction'. Car ausi extraordinaire que cela puisse paraître, quel que soit le degré de médiocrité d'‘Apostrophes’, selon toute évidence, Guibert a séduit les téléspectateurs. Si à ‘Ex Libris’ il a ému les téléspectateurs grâce à la médiation de Poivre d'Arvor, à ‘Apostrophes’ il les a émus malgré la prestation de Pivot. C'est bien le phénomène le plus étrange qui nous reste à analyser.

Le récit Miracle à Casablanca où il est question du passage de Guibert à la télévision se réfère bien à ‘Apostrophes’. Norbert Czarny écrit: ‘Il sera difficile d'oublier le passage d'Hervé Guibert, à Apostrophes’(13). Guibert lui-même confirme l'engouement des téléspectateurs: ‘A la suite du passage à la télévision, je recevais vingt-cinq lettres par jour’ (Le Protocole compassionnel, p.178). A l'ami qui était son treizième livre et pour lequel il passait à ‘Apostrophes’ va faire passer les ventes de ses livres de 5000 à 130.000 exemplaires, cette tendance se poursuivant pour les livres qui paraîtront ensuite(14). Ses lecteurs se mettront également à lire, et donc à découvrir, la totalité de son oeuvre(15).

Le Protocole compassionnel raconte en détails ce phénomène dont Guibert est le premier surpris. Non seulement les gens lui écrivent mais ils se comportent avec lui comme de véritables intimes! Ce sont parmi les pages les plus savoureuses du livre. On lui offre, qui des cadeaux, qui une maison en bord de mer, qui telle ou telle cure miracle, qui son sang et sa moëlle - sans compter les lettres de dérangés (Le Protocole compassionnel , pp.178-181). Or, il se trouve que ces lettres ont eu en elles-mêmes un effet d'amélioration, comme le reconnaît Guibert dans ‘Ex Libris’: ‘Je n'étais vraiment soutenu que par les lettres que je recevais. Quand je me dis: “Mais comment j'ai pu réussir à vivre sans écrire pendant un an, comme ça?”. Je crois quand même qu'il y a eu les lettres (..) qui m'ont quand même soutenu’. Guibert ira même jusqu’à rencontrer certains inconnus qui lui ont écrit. Ainsi une nommée Rosine se verra invitée au restaurant “La coupole” et tiendra même son propre rôle dans “La Pudeur ou l’Impudeur” où Guibert lui fera lire une des lettres qu’elle lui a écrites! En hommage à tous ces épistoliers anonymes, Guibert leur dédicace Le Protocole compassionnel:

 

A toutes celles et à tous ceux qui m'ont écrit pour A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie . Chacune de vos lettres m'a bouleversé.


Pour tenter d'expliquer ce phénomène, citons la fin d'‘Apostrophes’:

 

Bernard Pivot: ‘Est-ce que vous allez écrire un autre livre? Hervé Guibert - j'écris plus, parce que après ce livre-là (...) je vois pas ce que je pourrai écrire (...) c'est un peu triste mais c'est comme ça.’[On sent à ce moment-là que Guibert a envie de pleurer et Pivot répond: ‘Merci’].


Les téléspectateurs ont bien senti ce que Guibert exprimait déjà à Pivot en cours d'émission [‘ je me suis rapproché de l'idée du suicide plus que jamais, après avoir fait le livre’] et qui est écrit noir sur blanc dans plusieurs passages d'A l'ami et qu'ils liront donc par la suite: ‘je choisirais entre le suicide et l'écriture d'un nouveau livre’ (A l'ami, p.56). Ils vont alors se galvaniser et se mettre à écrire à Guibert en l'exhortant à réécrire :

 

Vous n'allez pas mourir, parce qu'on ne le veut pas, et parce que vous ne devez pas y croire vous-même, vous allez vous en sortir, on va trouver le remède à temps, et en attendant faites un autre livre, on pense à vous, on vous aime. (Le Protocole compassionnel, pp.178-179; voir aussi p.170).


De même lors d'‘Ex Libris’, Guibert est très ému à plusieurs reprises - notamment au tout début de la deuxième partie de l'émission - et lorque Poivre d'Arvor lui dit que l'on va le juger d'abord comme un écrivain. En premier lieu il lui fait répéter son affirmation puis réprime à peine ses larmes. Il pousse également un véritable cri de coeur:

 

j'en ai ras le bol (...) du sida (...) j'en peux plus quoi, maintenant j'ai fait le tour de la question (...) j'ai plutôt envie de jeter ça hors de moi (...) si je pouvais l'arracher comme ça, hors de moi, le jeter vraiment. C'est fini! Ras le bol! Que ça s'arrête quoi! Qu'on trouve quelque chose! Que les gens s'en sortent!


Ce pathétisme ne peut qu'attendrir le téléspectateur.


Pour nous aider à élaborer notre analyse, il s'agit maintenant de se pencher sur le contenu d' ‘Apostrophes’ et d'‘Ex Libris’. La pierre d'achoppement de notre édifice se trouve dans une phrase tirée de Voyage avec deux enfants: ‘J'ai parfois l'impression que mon moyen de séduction (...) est la vérité (...) la sincérité ’ (p.98) juxtaposée à une phrase tirée de Mes Parents où Guibert le personnage s'adresse à Suzanne et parle de sa propre mère: ‘Je lui dis que l'imagination est toujours plus horrible que la vérité’ (p.11). En effet, si l'on y réfléchit, Guibert désamorce les questions les plus pointues de Pivot et de Poivre d'Arvor en utilisant l'arme de la sincérité, de la vérité - ou plutôt en nous donnant l'illusion de dire la vérité. Le problème du leurre et du vrai-faux chez Guibert est un phénomène à étudier à part entière. Donnons-en pour le moment deux illustrations. On apprend vers la fin du Protocole compassionnel : ‘La vérité est que j'avais été injecté, dès le 27 janvier 1990, par la substance immogène ’ (p.164), ce qui implique que jusqu'alors Guibert nous avait caché la vérité. On a vu ci-dessus la dédicace flatteuse de Guibert à ses lecteurs pour Le Protocole compassionnel . Mes Parents est dédicacé ‘ A personne’ et on peut lire à la dernière page du livre: ‘La haine de la dédicace du livre, bien sûr, était fictive’ (p.171). Rien ne nous garantit que l'affection de la dédicace dans Le Protocole compassionnel n'était pas elle aussi fictive! C'est en fait un véritable jeu qui s'instaure entre auteur et lecteur, comme l'a bien compris Raymond Bellour: ‘H.G. trompe (...) ses lecteurs (qui le savent, le supposent et en jouissent)’(16).

Quinze jours avant son passage à ‘Apostrophes’, L'Evénement du Jeudi avait fait le procès de Guibert dans un dossier intitulé ‘La littérature a-t-elle tous les droits?’. Dans son introduction, Jérôme Garcin ne se privait pas de critiquer Gallimard. On pouvait lire à propos d'A l'ami : ‘ [Le livre] nous contraint à voir le visage de Michel Foucault entre les lignes, un visage dont on se rappelait le rire hénaurme et dont on nous impose d'ausculter les lèvres mortes’(17) . Au banc des accusés à ‘Apostrophes’, Guibert retourne vite la situation en révélant que cet hebdomadaire s'était jeté sur les épreuves du livre en disant: ‘Formidable, on publie, on fait le scoop, on publie, on fait la vérité sur la mort de Michel Foucault’. Ce n'est que suite au refus de Guibert qu'ils ont intenté ce procès. Grâce à cette révélation, d'accusé Guibert passe au rang de victime et Pivot est désarçonné. Le concept de vérité est d'ailleurs la ligne de défense que Guibert adopte pour se justifier face à ses révélations sur Foucault: ‘On lui vola sa mort, lui qui avait voulu en être le maître, et on lui vola jusqu'à la vérité de sa mort, lui qui avait été le maître de la vérité’(Mauve le vierge, p.108).

Comme nous l'avons vu, Poivre d'Arvor aborde plusieurs sujets délicats (Foucault, ses parents, sa mort). Guibert s'efforce de répondre sincèrement ( ainsi, visionnant le reportage sur Foucault, il confie: ‘Il y a un an, je supportais pas’); il se livre même à des confidences: ‘Le désir érotique total dans lequel je suis est quand même très problématique’. Cette interaction peut ne pas nous étonner si l'on tient compte de notre analyse du déroulement de l'émission. Par contre, ce qui est plus étonnant, c'est le fait que - malgré les efforts de Pivot pour rendre la communication caduque - Guibert se livre aux mêmes confidences avec lui! On sait que Guibert confie à Pivot qu'il ne pense plus écrire, avec une pointe d'amertume. Il s'efforce également tout au long de l'émission de répondre sincèrement et de dire la vérité, notamment à propos de ce qu'il notait dans son journal sur l'agonie de Foucault: ‘Mais de quel droit je fais ça? (...) Je fais un acte de traîtrise’. Pivot fait remarquer que Guibert ne se ménage pas lui-même en racontant l'épisode où il rentre chez lui pour se savonner les lèvres après avoir embrassé Foucault et conclut: ‘C'est terrible d'écrire ça!’. Et Guibert de répondre: ‘Oui, c'est terrible! C'est la vérité!’. Dans un excès de sensibilité extrême pour autrui, il fait remarquer à Pivot que ce dernier a l'air bouleversé par cet épisode; Pivot répond qu'il faut du courage pour écrire ce qu'il a écrit. Cette remarque permet à Guibert d'expliciter:

pour moi, la vérité a une vertu (...) il y a aussi des effets de délicatesse dans la vérité (...) et aussi dans ma peur et dans le fait de l'avouer.


Guibert, tout comme avec Poivre d'Arvor, fait passer cette vérité avec une pointe d'humour. Ainsi, interrogé sur le suicide, il répond: ‘Ça fait dix ans que je me renseigne sur la façon de se suicider’; lorsque Pivot lui demande à quoi il rêve la nuit, il répond qu'il fait des cauchemars et qu'il y en a un au moins qui vient d'être éliminé, à savoir celui de son passage à ‘Apostrophes’.

Cette sincérité, cette vérité, alliée à l'humour, désarme les critiques les plus féroces. Le téléspectateur n'a qu'une envie, c'est de lire l'ouvrage de Guibert pour recueillir d'autres confidences. Lorsqu'il ou elle a en mains A l'ami ou Le Protocole compassionnel , on va s'apercevoir qu'il est de nouveau impliqué en tant que lecteur par Hervé Guibert et même apostrophé.

Il faudrait analyser longuement l'écriture d'Hervé Guibert. Nous ne pouvons ici qu'en esquisser les grandes lignes. Guibert lui-même parle de deux écritures dans son oeuvre: les ouvrages écrits avec un souci de style (Des aveugles ou Vous m'avez fait former des fantômes) et une écriture ‘la plus transparente possible, la plus communicante possible’(18) ; on peut penser au Protocole compassionnel et à l'autre ouvrage A L' ami . Or, dans Fou de Vincent, on peut lire: ‘l'écriture fait aussi tomber ce qui en elle s'annonçait de tortueux: l'indicible’ (p.46). Le style, donc, sert à communiquer l'indicible et il est vrai que Guibert se révèle beaucoup plus dans Vous m'avez fait former des fantômes que dans les deux livres sus-mentionnés. Ce qu'il entend peut-être lorsqu'il parle de 'communication', c'est une interpellation directe ou indirecte du lecteur qui est absente de Vous m'avez fait former des fantômes. Par contre, presqu'au tout début d'A l'ami , on peut lire:

 

j'entreprends un nouveau livre pour avoir un compagnon, un interlocuteur, quelqu'un avec qui manger et dormir, auprès duquel rêver et cauchemarder, le seul ami présentement tenable.(p.12).


Le lecteur a tout de suite l'impression d'être très intime avec le personnage (qu'il identifie à l'auteur), d'être nécessaire à sa survie. Le personnage déclare que son livre est une lettre écrite au lecteur (Le Protocole compassionnel , p.121) auquel il déclare:

 

C'est mon âme que je dissèque à chaque nouveau jour de labeur qui m'est offert par le DDI du danseur mort. Sur elle je fais toute sorte d'examens, des clichés en coupe, des investigations par résonance magnétique, des endoscopies, des radiographies et des scanners. (Le Protocole compassionnel , p.80).


Il n'avoue qu'il a le sida qu'à quelques amis (A l'ami, p.9): le lecteur fait donc partie de ce cercle d'intimes. Il dit ensuite n'avoir des rapports intéressants qu'avec ceux qui le savent (A l'ami, p.16) et, ne pouvant même pas se confier à son meilleur ami Jules, il couche ses confidences sur papier pour le lecteur(Le Protocole compassionnel, p.39). C'est également à ce dernier qu'il trahit des secrets (Le Protocole compassionnel, p.19 et p.164; A l'ami, p.203). Le lecteur a même l'impression de faire partie du processus de pensée du personnage: ‘Il va falloir maintenant raconter (...) mon séjour à Casablanca’ (Le Protocole compassionnel, p.184) voire ‘C'est sur cette phrase que je voulais terminer mon livre. Je n'y arriverai pas’ (Le Protocole compassionnel, p.227). Enfin, le lecteur est tout bonnement tour à tour apostrophé, flatté, provoqué: ‘Je vous écris’ (Le Protocole compassionnel , p.121),‘je vous livre des clichés, afin que vous les déchiffriez sur la plaque lumineuse de votre sensibilité’ (Le Protocole compassionnel, p.81), ‘J'aime que ça passe le plus directement possible entre ma pensée et la vôtre, que le style n'empêche pas la transfusion. Est-ce que vous supportez un récit avec autant de sang? Est-ce que ça vous excite?’ (Le Protocole compassionnel, p.105). Patrick Grainville a bien senti l'importance de cet aspect relationnel dans son compte-rendu du Protocole compassionnel qui se termine ainsi: ‘Ce rapport de Guibert au lecteur est probablement le plus troublant et le plus fort du livre’(19).

Suite à notre réflexion, nous pouvons maintenant mieux comprendre le commentaire de Françoise Giroud:

 

Guibert est né du ventre de la télévision, après un “Apostrophes”. Jusque-là on le lisait peu. Après cela, et parce qu'un personnage terrible, le sida, venait d'entrer dans son oeuvre, il a touché le public, avec un ton, une insolence envers lui-même, une façon dure d'apprivoiser la mort (20).


Dans ‘Ex Libris’, Agathe Gaillard évoque les photos de Guibert: ‘C'est mélancolique mais on est assez heureux en les regardant, on est assez apaisés’. Toujours dans ‘Ex Libris’, au moment où Guibert nous livre jusqu'aux annotations en marge de ses manuscrits (‘Petit mégalo,va!’) alors qu'il écrivait avoir toujours su qu'il serait un grand écrivain, il analyse: ‘Il y a quelque chose d'un peu mélancolique là-dedans, il y a aussi quelque chose d'un peu humoristique et c'est aussi un peu la vérité’. C'est cette trinité, on l'aura compris, qui a séduit les téléspectateurs d'‘Apostrophes’ et d'‘Ex Libris’. C'est aussi ce qui ressort de toute l'oeuvre de Guibert, y compris son oeuvre photographique et le film La Pudeur ou l'Impudeur.

‘(Un des rôles de la littérature est l'apprentissage de la mort)’ écrivait-il dans les dernières pages de son journal(21). Et, finalement, n'est-ce pas là une des grande qualités de son oeuvre: écrire le mélancolique, le thanatographique, avec un soupçon d'humour et un soupçon de vérité de façon à ce que nous aussi, lecteurs, nous sentions sereins et apaisés face à notre propre finitude? Depuis le premier ouvrage paru en 1977 La Mort propagande jusqu'au Paradis paru en 1992 , la mort est l'image fantôme des livres de Guibert. ‘Quand je n'écris plus je me meurs’ peut-on lire dans Le Paradis (p.130) ; si nous avons eu un temps l'illusion de garder Guibert en vie en le lisant, lui nous l'a bien rendu en nous apprenant à regarder la mort en face(22).

Jean-Pierre Boulé
Université de Nottingham Trent

Notes

(1) J’utilise le mot ‘séduction’ car c’est Guibert lui-même qui s’en sert dans Fou de Vincent. M. Pratt m’a rappelé le caractère essentiellement hétérosexuel de ce concept, lié au désir sexuel; je l’utilise plutôt dans le sens d’ ‘envoûtement’ qui semble être l’effet de Guibert sur les téléspectateurs/lecteurs, tout en étant reconnaissant d’avoir été sensibilisé à l’idéologie du vocabulaire que je manie.
(2) ‘Vous travaillez de quelle heure à quelle heure (...) Racontez-nous exactement ce qui s'est passé ici le vendredi 3 février 1983 (...) et là, il était quelle heure?’ (3) Lettre d'Hans Georg Berger à l'auteur, décembre 1992.
(4) ‘Tadzio et les diafoirus’ par Michel Boué. L'Humanité, jeudi 7 mars 1991, p.23.
(5) ‘Le jeune homme indigne’ par Sophie Chérer. 7 à Paris, 18 avril 1990, p.32. On lira également ‘La mort sur un plateau' par Hugo Marsan. Gai Pied Hebdo, 16 mars 1990, p.52.
(6) ‘A priori’ par Jean-Pierre Dufreigne. L'Express, 28 février 1991, p.19.
(7) A ce propos, on se reportera au livre de Poivre d'Arvor. Lettres à l'absente (Albin Michel, 1993). Exemple p.123 à propos de Valérie Valère. Voir aussi p.97.
(8) ‘Guibert: “Ras le bol du sida”’ par Sophie Darmaillacq. Libération, samedi 9 et dimanche 10 mars 1991, p.37.
(9) ‘A priori’ par Jean-Pierre Dufreigne. L'Express.br /> (10) Ibid.
(11) ‘Guibert: “Ras le bol du sida”’ par Sophie Darmaillacq. Libération.
(12) ‘Guibert gagne’ propos recueillis par Sophie Chérer. 7 à Paris, du 24 au 30 avril 1991, p.19.
(13) ‘Chronique d'une mort annoncée’ par Norbert Czarny. La Quinzaine littéraire, No.573(Du 1er au 15 mars 1991),p.6.
(14) En juin 1992, Cytomégalovirus et L'Homme au chapeau rouge atteignaient déjà respectivement 50.000 et 70.000 exemplaires vendus. Le Monde, vendredi 19 juin 1992.
(15) ‘En même temps que le dernier livre de Guibert, ils achètent ses titres d'avant, les vieux Minuit’. ‘Le sida entre littérature et médecine’ par Michel Cressole. Libération, jeudi 28 février 1991, p.41.
(16) ‘Vérités et mensonges’ par Raymond Bellour. Le Magazine littéraire,No. 296(février 1992), p.69. Voir également dans ce numéro de Nottingham French Studies l'article de Bellour: ‘Une entreprise qui n'eut jamais d'exemple...’ ainsi que celui de Marie Darrieussecq: ‘La notion de leurre chez Hervé Guibert’.
(17) ‘La littérature a-t-elle tous les droits?’. L'Evénement du Jeudi, 1er mars 1990.
(18) ‘Pour répondre aux quelques questions qui se posent...’ Hervé Guibert. Entretien avec Christophe Donner. La Règle du Jeu, No.7 (mai 1992), p.149. Voir également Le Protocole compassionnel, p.172.
(19) ‘Cache-cache avec la mort’ par Patrick Grainville. Le Figaro, 4 mars 1991.
(20) ‘Deux lions pour Fabius!’ par Françoise Giroud. Le Nouvel Observateur, du 23 au 29 janvier 1992, p.31.
(21) ‘Le coeur fatigué’. Extraits inédits du journal d'Hervé Guibert. Libération, jeudi 14 janvier 1993, p.23.
(22) Nous tenons à remercier M. Poivre d'Arvor et son équipe qui nous ont procuré la cassette d'‘Ex Libris’ et M. Raymond Bellour pour celle d'‘Apostrophes’.

Reproduced by permission of the Editorial Board, Nottingham French Studies.

 

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