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Hervé Guibert (1955 - 1991)

« Je crois qu'on est écrivain en étant lecteur. L'écrivain que je lisais ou son ombre, ou son fantôme devenait presque un personnage de la fiction que j'écrivais. C'est à la fois un personnage et un modèle. Je n'ai jamais eu le fantasme de la modernité, de l'invention littéraire. Je n'ai jamais voulu faire quelque chose de neuf, de nouveau. J'avais ces amours pour des écrivains et j'essayais de me laisser porter par eux. » Hervé Guibert, « Hervé Guibert et son double », propos recueillis par Didier Eribon, Le Nouvel Observateur, 18 au 24 juillet 1991, pp.87-89.
À l’occasion du cinquantième anniversaire de la parution de La Mort propagande (1977), premier livre d’Hervé Guibert, et des cinquante ans de son entrée au Monde en tant que critique journalistique, L'Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes (ILLE) de l’Université de Mulhouse souhaite proposer, lors de ces journées d’études, une réflexion sur les influences, les sources et les réseaux de références qui structurent l’œuvre d’un écrivain dont la pratique n’a cessé de circuler entre littérature, photographie, journalisme et critique d’art.
Loin de se réduire à une écriture de l’intime, l’œuvre de Guibert se déploie dans un dialogue constant avec une vaste bibliothèque, littéraire et artistique, explicite ou implicite. Elle se nourrit de lectures fondatrices, de modèles revendiqués ou contestés, mais aussi de formes, de gestes et de dispositifs empruntés à d’autres arts. En témoigne, par exemple, Les lubies d’Arthur (Minuit, 1983), « roman kaléidoscopique » (Genon, 2007) dans lequel Guibert revisite sa bibliothèque enfantine et écrit à la lueur des peintures qui le fascinent. De même, sa pratique journalistique constitue un observatoire privilégié de cette bibliothèque en acte, où se croisent regard critique, écriture subjective et expérimentations formelles.
Hervé Guibert aimait évoquer les ombres tutélaires qui marquaient chacun de ses livres. A titre d’exemple, on peut citer les auteurs et artistes que Guibert avait lus ou admirés et qu’il mentionnait lui-même dans des entretiens ou dans certains de ses livres. Dans L’Homme au Chapeau rouge (Gallimard, 1992), l’auteur-narrateur évoquait ses « fantômes chéris » : « Les écrivains morts faisaient la ronde autour de moi, une sarabande où ils m’entraînaient gentiment en me tirant par la main, le tourbillon de mes fantômes chéris : Tchekhov, Leskov, Babel, Boulgakov, Dostoïevski, Soseki, Tanizaki, Stifter, Goethe, Musil, Kafka, Ungar, Walser, Bernhard, Flaubert, Hamsun… ». Ailleurs, ce sont Jules Verne, Edgar Allan Poe, Maurice Leblanc, Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Georges Bataille, Pierre Guyotat, Gabrielle Wittkop, Severo Sarduy, Roland Barthes, Michel Foucault… à qui il rend hommage. Il faut ajouter les peintres, parmi lesquels Rembrandt, Le Titien, Gustave Courbet, Aivazovsky, Mancini, Francis Bacon, Balthus, Miquel Barcélo, les photographes comme André Kertész, Jacques-Henri Lartigue, Henri Cartier-Bresson, Duane Michals, ou encore les cinéastes avec Antonioni, Pasolini, Brenta, Welles, Fassbinder…
Ces journées d’études se proposent ainsi d’explorer la « bibliothèque » d’Hervé Guibert dans une acception large : ensemble de sources, de filiations et de réécritures, mais aussi espace de circulation intertextuelle et intersémiotique, et lieu d’élaboration d’une posture d’écrivain-critique inscrite dans les transformations contemporaines du journalisme culturel, notamment dans le sillage du new journalism. Il s’agit ainsi de relire une œuvre – littéraire, photographique, cinématographique, journalistique – à la lumière des artistes qui ont influencé son travail et dans lequel on retrouve ou devine les traces d’une culture plurielle. Ces lectures se donneront comme objectif de mieux comprendre la construction d’une posture d’écrivain-lecteur, d’écrivain-critique, et plus largement d’un artiste en dialogue permanent avec ses modèles.
Axes de réflexion suggérés :
1) Lectures, influences et filiations littéraires
Cet axe invite à examiner les auteurs, les œuvres et les traditions littéraires que Guibert convoque dans ses textes, qu'il s'agisse de références explicites ou de présences plus souterraines. On s'interrogera sur la manière dont il noue des héritages, des affinités électives et des détournements, assumant certaines filiations tout en les retravaillant à sa façon. Une attention particulière sera portée aux phénomènes d'intertextualité, de réécriture et de poétique de la reprise qui traversent son œuvre, ainsi qu'aux différentes formes que prend le dialogue avec ses sources : citations, allusions, palimpsestes et montages textuels.
2) La bibliothèque comme moteur narratif et critique
Il s'agira ici d'interroger la genèse des œuvres guibertiennes à travers la critique des sources et les apports de la critique génétique, afin de mieux comprendre comment les matériaux littéraires, photographiques et journalistiques circulent et se transforment au fil de l'écriture. Cet axe entend montrer que la bibliothèque de Guibert n'est pas un simple réservoir de références, mais un véritable moteur de création, un espace où se nouent et se reconfigurent les différentes strates de son travail.
3) Intersémioticité et dialogue des arts
Cet axe explore les relations que l'écriture guibertienne entretient avec les autres arts. On analysera notamment les liens entre texte et photographie, mais aussi les rapports au cinéma, à la peinture et à la musique, et la manière dont ces pratiques investissent les œuvres de l'auteur. L'enjeu sera de repérer les transpositions, les échos formels et les résonances esthétiques qui s'établissent entre les différents médiums, révélant une pensée artistique résolument plurielle et transversale.
4) Hervé Guibert journaliste et critique
Ce dernier axe porte sur la pratique journalistique de Guibert, telle qu'elle s'est déployée dans les colonnes du Monde (1977- 1985) puis de L’Autre Journal (1985-1986). On s'attachera aux formes, aux objets, aux styles et aux influences qui caractérisent ces articles, en examinant comment la littérature vient habiter et remodeler l'écriture journalistique. La question de la subjectivité occupera une place centrale, notamment dans la perspective du new journalism, courant au sein duquel la narration, l'implication du corps et la force du regard personnel transforment en profondeur les codes de la critique d'art et de la chronique.
Modalités de soumission :
Les propositions de communication (environ 300 mots), accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique, sont à envoyer avant le 30 / 09 / 2026 à : collguibert.ille@uha.fr
Les communications seront présentées en français. Une sélection des contributions fera l’objet d’une publication ultérieure.
Comité scientifique :
Arnaud Genon, Université de Strasbourg, ILLE (UR 4363)
Fabio Libasci, Università degli Studi dell'Insubria
Jean-Pierre Boulé, Nottingham Trent University
Stefano Genetti, Università di Verona
Gabriella Bosco, Università di Torino
Régine Battiston, Université Haute-Alsace, ILLE (UR 4363)
Comité d’organisation :
Régine Battiston, Université Haute-Alsace, ILLE (UR 4363)
Arnaud Genon, Université de Strasbourg, ILLE (UR 4363)
Fabio Libasci, Università degli Studi dell'Insubria
Colloque organisé par l’ILLE, UHA
Lieu : UHA, Mulhouse, Campus Illberg
Dates : 20 et 21 mai 2027
Bibliographie indicative :
Sur Hervé Guibert
Bellour, R. (2021). Hervé Guibert : articles 1980–1995. Paris, France : Gallimard.
Boulé, J.-P. (2001). Hervé Guibert : l’entreprise de l’écriture du moi. Paris, France: L’Harmattan.
Boulé, J.-P., & Genon, A. (2015). Hervé Guibert : l’écriture photographique ou le miroir de soi. Lyon, France: Presses universitaires de Lyon.
Boulé, J.-P. (Ed.). (1995). Hervé Guibert. Nottingham French Studies, 34(1).
Genon, A. (2007). Hervé Guibert : vers une esthétique postmoderne. Paris, France: L’Harmattan.
Genon, A. (2012). L’aventure singulière d’Hervé Guibert. Paris, France: Mon Petit Éditeur.
Genon, A. (2014). Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres. Paris, France: Mon Petit Éditeur.
Genon, A. (2022). Fous d’Hervé : correspondance autour d’Hervé Guibert. Lyon, France: Presses universitaires de Lyon.
Genon, A., & Libasci, F. (Eds.). (2023). Hervé Guibert : les échos d’une œuvre, d’hier à aujourd’hui. Paris, France: Classiques Garnier.
Libasci, F. (2018). Le passioni dell’io : Hervé Guibert lettore di Michel Foucault. Milan, Italie: Mimesis.
Poinat, F. (2008). L’œuvre siamoise : Hervé Guibert et l’expérience photographique. Paris, France: L’Harmattan.
Pujade, R. (2008). Hervé Guibert : une leçon de photographie. Lyon, France: Université Claude Bernard Lyon 1 / INSA de Lyon.
Sarkonak, R. (Ed.). (1997). Le corps textuel de Hervé Guibert. Caen, France: Minard.
Sarkonak, R. (2000). Angelic echoes: Hervé Guibert and company. Toronto, Canada: University of Toronto Press.
Sur la bibliothèque et l’intertextualité
Compagnon, A. (1979). La seconde main ou le travail de la citation. Paris, France: Seuil.
D’Iorio, P., & Ferrer, D. (Eds.). (2001). Bibliothèques d’écrivains. Paris, France: CNRS Éditions.
Genette, G. (1979). Introduction à l’architexte. Paris, France: Seuil.
Genette, G. (1982). Palimpsestes : la littérature au second degré. Paris, France: Seuil.
Khayat, S. (2020). La bibliothèque des écrivains : le livre qui a changé leur vie. Paris, France: Flammarion.
Louvel, L., & Scepi, H. (Eds.). (2005). Texte/image : nouveaux problèmes. Rennes, France: Presses universitaires de Rennes.
Rabau, S. (2002). L’intertextualité. Paris, France: Flammarion.
Riffaterre, M. (1976). La trace de l’intertexte. La Pensée, (27).
Sur les arts et la littérature
Barthes, R. (2003). La préparation du roman. Paris, France: Seuil.
Denizeau, G. (2008). Le dialogue des arts : architecture, peinture, sculpture, littérature, musique. Paris, France: Larousse.
Dirkx, P. (Ed.). (2015). L’œil littéraire : la vision comme opérateur scriptural. Rennes, France: Presses universitaires de Rennes.
Rialland, I. (2011). Dialogue entre les écrivains et les peintres. Québec français, (161), 37–40.