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Catherine Mavrikakis

 

Catherine Mavrikakis est une écrivaine et essayiste québécoise. Professeure au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal depuis juin 2003, elle a notamment publié Deuils cannibales et mélancoliques (Trois, 2000), Omaha Beach (Héliotrope, 2008) et plus récemment Les Derniers Jours de Smokey Nelson (Héliotrope, 2011).

Selon-vous, quelle importance l'oeuvre d'Hervé Guibert occupe-t-elle dans le champ littéraire (et photographique) des 30 dernières années ?

L’oeuvre de Guibert, c’est bien plus qu’un témoignage historique sur le sida. C’est une entreprise pour moi proche de celle de Montaigne qui renvoie le lecteur à sa propre mort et à la fragilité humaine. Il y a chez Guibert un lien très fort à la vanité comme forme d’art et certaines de ses photographies vont manifestement dans ce sens. Alors, beaucoup écrivent depuis 30 ans en France et dans les petits coins du monde francophone, avec ou après Guibert. Dans un rapport à la mort et à une vérité sur soi qui peut se présenter de façon fictionnelle ou autobiographique. Guibert nous a réappris à écrire au je et à repenser le pouvoir de l’écriture, de la littérature sur la vie. Nous avions oublié, il me semble, cette puissance du littéraire.

En quoi la lecture des textes d'Hervé Guibert a-t-elle une influence dans votre propre travail d'écriture ?

La lecture de Guibert m'a donné la permission d’écrire. C'est l'impudeur qui m'a tout de suite attirée chez Guibert. Ce gars, il se permettait tout au nom de la littérature et il avait raison de le faire. Cela donnait l’impression d’une oeuvre grandiose qui transcendait la petitesse de nos vies avec laquelle elle jouait pourtant.

Et puis, il y avait aussi la cruauté de Guibert, toute faite d’amour. La mesquinerie pouvait devenir un tremplin vers une pensée tournée vers l’autre. Il faut lire ce qu’il écrit dans Mes parents... J’ai tout de suite aimé la contradiction chez Guibert, l’insoutenable contradiction d’un l’amour-haine. C’est là que la littérature est pour moi, dans ce qu’elle ne peut pas tenir complètement un discours uni, cohérent. J’aime la pensée de Michel Surya qui parle de la honte de la littérature qui n’est pas obligée comme la philosophie de s’attaquer à des sujets dignes de réflexion et d’en parler dignement. Guibert va vers l’ignoble parfois. Il en fait quelque chose.

Hervé Guibert déclarait avoir ce qu'il appelait des "frères d'écriture" dont le travail "irradiait ... comme une transfusion" ses propres textes... Le considérez-vous, à votre tour, comme "un frère d'écriture" ?

Je ne fréquente pas beaucoup les écrivains. Je ne fréquente que leurs œuvres. Alors oui, pour moi, il y a une fraternité d'écriture, la seule à laquelle je crois, qui dépasse toute possibilité de connaître l'auteur ou de copiner avec lui.

J'ai eu l'impression d'être atteinte par l'écriture de Guibert. Il y a une contamination du texte guibertien sur ceux et celles qui le lisent ou ceux et celles qui écrivent. C'est indéniable et cette contamination crée un sentiment d’appartenance... aux livres.

Avec Guibert, on n'est pas seulement dans l'hommage, mais bien plutôt dans la trahison, la déformation. On a le devoir de trahir l’écriture de Guibert. Guibert ne peut être pour moi un père fondateur.

Dans mon premier livre, tous mes personnages s'appellent Hervé et sont séropositifs. J'avais envie d'écrire en écho à lui, de faire entendre son texte dans le mien, comme lui faisait entendre Thomas Bernhard. Fantasme de fondre les textes les uns dans les autres, de mêler les mots des écrivains, de créer une fusion folle et impossible.

Pour moi, il y a une communauté des voix qui se fabrique là, dans cette trans-fusion. Ces voix ne sont pas contemporaines les unes aux autres. Au-delà du temps, elles forment oui, un réseau fraternel («frères humains qui après nous vivrez») où il y a une bienveillance possible entre des écritures.

Catherine Mavrikakis

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