Maxime Dalle, Dans les braises d’Hervé Guibert, Louison Éditions, coll. « Dissidents », 2021

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Maxime Dalle, Dans les braises d’Hervé Guibert, Louison Éditions, coll. « Dissidents », 2021

 

Guibert, le dissident

 

« Mais ce barbare délicat n’est pas en exil… Son œuvre véridique diffuse un brasier tenace. Une source vive destinée aux âmes incandescentes. » C’est par ces jolies phrases que se termine l’essai biographique très libre de Maxime Dalle qui retrace, en presque cent cinquante pages et douze chapitres, le parcours de l’écrivain-photographe dont on célèbre, en ce mois de décembre 2021, le trentième anniversaire de la disparition. Le parti pris de l’auteur est de s’être presque exclusivement appuyé 

sur les écrits de Guibert qui sont d’ailleurs les seuls – à quelques exceptions près – à être cités, ainsi que sur Hervelino de Mathieu Lindon (P.O.L, 2021). Mes parents, la trilogie du sida, Le Mausolée des amants et quelques entretiens avec l’écrivain semblent être la source principale de cette traversée littéraire. Ici, pas de bibliographie critique, pas de références aux travaux déjà existants, pas de notes de bas de page : la lecture toute personnelle d’une œuvre singulière, comme on confronte deux subjectivités. Sont évoqués les moments clés d’une œuvre-vie, en dehors de toute chronologie, ainsi que les figures-personnages qui hantent son travail : les grand-tantes Suzanne et Louise, Thierry, Vincent, Eugène Staviskaya, les parents, Michel Foucault.

Le portrait de Guibert qui en résulte n’en demeure pas moins agréable à la lecture et plutôt juste dans ce qu’il restitue de son travail. Maxime Dalle saisit bien les enjeux d’une œuvre qui s’est construite comme une «expérience totale», où l’écriture se fait « kamikaze », et comme chez Mishima, au plus près du corps, du désir et de la mort. Il souligne l’importance des influences littéraires, de Bataille, de Genet, de Duvert, avec qui il partage une « fantasmagorie de l’enfance ». L’auteur dévoile, par ailleurs, l’attrait de Guibert pour la religion parce qu’elle devient le lieu où se développe une imagerie érotique. Cependant, il n’insiste pas suffisamment sur le fait que cette fascination est avant tout liée à ce qu’elle offre à l’imagination, quand le corps y est occulté, caché, réprimé (cf. « Histoire d’une sainte » dans La Mort propagande), à ce que la religion enfante comme anti-saints à l’instar d’Arthur dans la fin des Lubies d’Arthur (Minuit, 1983). D’ailleurs, Maxime Dalle analyse la séquence de La Pudeur ou l’Impudeur où Rosine Thomas, qu’il avait rencontrée au Musée Grévin au début des années 80, lit la lettre qu’elle lui avait adressée et dans laquelle elle lui demande de « renoncer à la forme de vie sexuelle si contraire à l’Évangile », comme la mise en lumière de « l’intérêt de Guibert pour la chose spirituelle » ou encore comme un moyen de retrouver « la gravité chrétienne de son enfance ». Il s’agit plus, selon nous, de mettre sous les projecteurs la violence d’un discours rétrograde qui associait le sida à un châtiment divin et de le traiter, par l’ironie froide, en ne commentant rien de cette séquence… En revanche, l’essayiste met en lumière, à raison, que Guibert s’est avant tout voué à « l’expression d’une subjectivité littéraire absolue » refusant les causes idéologiques et le militantisme, ce qui n’hôte cependant en rien la portée politique et l’anti-petit-bourgeoisisme de son œuvre. 

Il ressort de ces braises d’Hervé Guibert un vibrant hommage qui dit combien son œuvre est encore aujourd’hui des plus vives. Elle contient toujours, trente ans après la mort de son auteur, une véritable charge subversive capable de la faire flamboyer au milieu de la littérature de la fin du XXe siècle où elle figure, désormais, comme une œuvre majeure dont Maxime Dalle restitue très bien la force et l’originalité.

 

Arnaud Genon