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Jean-Pierre Boulé

Jean-Pierre Boulé, Professeur à la Nottingham Trent University et initiateur des études guibertiennes évoque, dans cet article, ce qui l'a amené à Hervé Guibert Hervé Guibert ?

 

Pourquoi Hervé Guibert ?

Comme certaines rencontres heureuses, je suis venu à Guibert par hasard. Je dirigeais une thèse sur Michel Foucault et avais entendu parler du parfum de scandale entourant la sortie d’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Tout de suite, cette écriture et cet écrivain (car l’on ne pouvait séparer l’écrivain fort médiatisé de ses écrits) m’ont séduit. Il y avait sur certaines photos ce jeune homme aux cheveux bouclés où se lisait l’insouciance de la jeunesse et la beauté d’un Apollon ; il y avait cet homme émacié mais toujours digne, qui cachait sa calvitie avec son chapeau rouge lors de son passage à Ex-Libris. J’avais l’impression qu’il me parlait, qu’il jouait avec moi, qu’il me provoquait, et qu’il me faisait ses confidences, notamment par l’utilisation de la parenthèse. Dans son texte, il faut toujours être alerte.

 

Son projet littéraire de ‘tout dire’ me fascinait, faisant écho à ma propre soif d’absolu. Je suis convaincu qu’écrire le sida est une forme d’art engagé. J’ai alors découvert tous ses livres antérieurs et mes assises hétérosexuelles ont été chamboulées par cette écriture du désir masculin. Et puis surtout La Mort Propagande, ses écrits de jeunesse, qui pourraient servir d’avant-texte à la scène du suicide truquée dans son film diffusé posthumément ; jamais œuvre n’a paru plus unifiée. Son style, parfois haletant, avec de temps en temps des phrases longues de deux pages, m’entraînait dans le rythme insensé de sa folie. Oui, folie il y a bien eu car comme le dit le narrateur d’A l’ami : ‘Je tiens à mon livre plus qu’à ma vie’. Cette profession de foi en la littérature résonnait dans mon inconscient, moi qui ai fait mon métier d’écrire… sur les autres, et de ne pas risquer la vraie vie. A travers lui, je vivais les expériences les plus insensées, à l’abîme de la raison. Puis il y eut sa mort autour de Noël, et comme un cadeau d’outre-tombe, son film, où sa chair nue et décharnée était livrée aux yeux du spectateur. Etions-nous pudiques ou impudiques de regarder ce spectacle – car c’était bien un spectacle que Guibert avait mis en scène ? 

Ensuite ce fut la lecture de ses manuscrits à L’IMEC, où je découvris son graphisme rangé et ces pages étonnamment sans ratures comme si ce corps souvent fatigué déroulait les déliés avec aise : respirer pour lui revenait à écrire. Que dire de la rencontre avec la statue de l’indien empaillé, si présent dans son film, et qui me surprit dans la maison de Christine Guibert, comme un fantôme bienveillant, un narrateur omniscient, ou un ange démoniaque ? Hervé nous a appris à brouiller les frontières entre Eros et Thanatos, entre le sexe et l’écriture, entre le barbarisme et la délicatesse, entre fiction et réalité. Et comme ce Mausolée des amants qui est le titre de son journal, son œuvre est devant nous, béante mais palpitante à la fois.

 

Selon Sartre : ‘On entre dans un mort comme dans un moulin’. Avec Guibert, ce n’est pas tout à fait le cas. Il faut se recueillir devant le mausolée. Il faut accepter que cette écriture va nous changer, que l’on ne va pas en ressortir indemne, qu’il va à la fois égratigner et embaumer notre sensibilité, qu’il va décliner le verbe amour sous tous ses temps, et sous tous ses modes, mais que, dans tous les cas, nous avons plus à gagner qu’à perdre. ‘Quand je n’écris plus, je me meurs’ peut-on lire dans son journal. ‘Si la littérature n’est pas tout, elle ne vaut pas une heure de peine’ disait Sartre. 

Hervé : à chaque jour suffisait ta peine, et ta mort laisse derrière elle un talent fou, dont j’entends l’écho dans l’éternité.

Jean-Pierre Boulé

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