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Laurent Herrou

 

Laurent Herrou a 45 ans. Il vit à Paris où il travaille dans l'édition et la communication. Il a publié Laura aux éditions Balland dirigées par Guillaume Dustan en 2000 ainsi que plusieurs autres livres tels que Cocktail (EP-LA.fr, 2010), Les pièces (Emoticourt, 2012) ou Je suis un écrivain (Publie.papier, 2013).


Selon-vous, quelle importance l'oeuvre d'Hervé Guibert occupe-t-elle dans le champ littéraire (et photographique) des 30 dernières années ?

Je ne sais pas si c’est : selon moi. J’ai des souvenirs visuels avec Guibert, que je ne replace pas dans le temps. Je ne sais pas comment ils m’ont marqué, ni influencé, je sais simplement qu’il y avait un garçon blond qui était homosexuel et qui mourait du sida. Dans les années 80 / 90. C’était un écrivain — je ne me rêvais pas comme écrivain, moi-même, il n’y avait pas véritablement de pont entre cet écrivain-là et moi. Physiquement, il n’y avait pas d’attirance, sinon pour le traitement de la maladie. Dans l’œuvre. Mais j’anticipe. Il y avait une photographie d’Adjani, et j’étais fasciné par l’actrice — la folie, le regard, le travail, la silhouette. Adèle H. Je crois que je suis venu à Guibert par les femmes. Parce qu’il y a eu Adjani, et Sophie Calle aussi — l’apparition (ou l’évocation, je ne sais plus : je mélange avec l’exposition à Beaubourg, les photographies) de Guibert dans No sex last night. L’eau du bain, commune. Il y avait cela : ce corps maigre, l’eau du bain. Il y a quelque chose de très organique dans la perception que j’ai de Guibert, au début : le corps. Je travaillais à l’hôpital, je faisais des études de médecine, c’était les années 80 : les premiers corps qui tombaient étaient embarrassants pour le milieu médical, on ne savait pas où les mettre et chaque service hospitalier avait «son» malade du sida. Et le cortège d’intolérance et de saloperies qui allait avec à l’époque.

Je me rends compte que je ne réponds pas à votre question. Mais c’est ce qu’elle m’évoque : revenir sur les trente dernières années, et l’importance de Guibert, c’est revenir sur ces images-là. Les corps malades.

En quoi la lecture des textes de Guibert a-t-elle une influence sur votre propre travail d'écriture ?

J’ai lu Guibert assez tard finalement. Après Dustan. Après Angot. Je pense que j’avais essayé, plus jeune, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Mais je n’entrais pas dedans. Ça ne m’intéressait pas. Ou pas comme j’aurais voulu que ça m’intéresse — automatiquement, une relation directe entre la langue et moi. J’avais plus de facilité avec des écritures féminines. Et je ne savais pas encore qu’on pouvait tout se permettre. J’étais un garçon (trop) bien élevé, poli, respectueux, je ne voulais faire de mal à personne. Angot a dégrossi, Dustan a éclairé. Guibert, je me souviens de la «première fois» : Laura venait de paraître et tout me tombait des mains. Je ne parvenais plus à lire, je trouvais tout le reste nul. J’ai pris un texte court, Les chiens. Je lisais et je me demandais comment j’avais pu passer à côté de Guibert toutes ces années. Pourquoi il était là, et en même temps absent — son nom, sa littérature existaient, je lisais Donner pour qui il était la référence, il y avait les photographies. Je crois que j’avais peur de quelque chose. Avec Guibert. De ne pas m’y retrouver et de me décevoir en n’aimant pas. Les chiens, je ne l’ai pas lâché. J’ai enchaîné avec les autres, les petits livres chez Minuit. La famille, la révolte, et cette langue maîtrisée et libre en même temps. J’ai continué chez Gallimard, j’ai rencontré la maladie. C’était loin des études de médecine, que j’avais abandonnées entre temps. Et le sida était devenu, ou devenait, autre chose.

Guibert a fait le lien. Entre les textes que je lisais, modernes, qui m’avaient permis de passer le cap du premier livre, et la continuité. Je crois qu’avec Guibert, j’ai pris conscience de l’œuvre. Avec les autres, je voyais : les livres. Guibert m’a donné le sens de la continuité. Il y avait cette phrase du Protocole compassionnel, aussi. Guibert écrivait que s’il ne croyait pas en lui, personne ne le ferait à sa place. C’est une phrase qui m’a construit, en tant qu’auteur.

Guibert déclarait avoir ce qu'il appelait des "frères d'écriture" dont le travail "irradiait [...] comme une transfusion" ses propres textes... Le considérez-vous, à votre tour, comme "un frère d'écriture" ?

J’ai écrit un projet pour la Villa Médicis, c’était en 2003 je pense. Qui s’appelait Hervé, Claire et moi. J’y citais Guibert abondamment, des phrases extraites du Mausolée des amants, dans lequelles Guibert parlait d’insémination. Et de corps favorables. A l’écriture. Il parlait d’hôtes favorables, pas de corps. Pardon. Il y avait quelque chose d’une transmission entre les auteurs, il disait que l’écriture passait de l’un à l’autre. Il y avait à la fois un choix et une menace dans ces phrases-là. Il y avait comme une malédiction, une infection aussi. C’était Alien, c’était le sida, c’était porter quelque chose en soi d’étranger qui a une vie propre et se développe malgré soi. Un hôte favorable, c’est aussi quelqu’un qui héberge avec bonne volonté. Qui accepte. Qui fait corps avec le parasite. Ripley. J’aime que l’écriture soit un lien entre les auteurs. Mathieu Simonet, Claire Legendre, Dustan, Donner, Angot et les premières pages de L’inceste… C’est comme si la langue circulait, les mots passaient de l’un à l’autre. Je préfère l’idée de la contamination que celle de la fratrie. Et connaissant le rapport de Guibert à la famille, on peut se poser la question du choix de l’expression, de ce qu’elle sous-entendait.

Laurent Herrou.

 

 

 

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