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Christopher Cavallo, Les voix d'accès d'Hervé Guibert, Étude du dialogisme dans Le Mausolée des amants, L'Harmattan, Coll. Critiques littéraires, 286 pages 

En 2016, Christopher Cavallo avait publié une étude convaincante consacrée aux « formes du fantasme (1) » présentes dans les photographies et deux des textes de l’auteur : Les Chiens (Minuit, 1982) et Le Mausolée des amants (Gallimard, 2001). Trois ans plus tard, s’appuyant sur nombre des conclusions qu’il avait alors tirées, le critique propose une seconde étude dans laquelle il explore « la question du dialogisme […] au cœur du journal de l’auteur ». C’est la première fois qu’un essai se porte uniquement sur le journal de Guibert, tenu entre 1976 et 1991, que l’écrivain considérait comme « la colonne vertébrale, la chose essentielle (2)» de son œuvre, et qui irrigue l’ensemble de ses autres livres. 

 

Ce qui intéresse Christopher Cavallo, c’est la place de l’autre dans un travail pourtant apparemment centré sur le « moi ». Il le remarque lui-même, dès les premiers pages de son essai : « il apparaît peut-être comme paradoxal d’engager une étude du dialogisme dans une œuvre fondée sur l’écriture de soi, si intime qu’elle donne l’impression de ne laisser entendre qu’une seule voix, celle de Guibert ». Pourtant, on le sait, le travail de l’écrivain-photographe a toujours été ouvert sur l’autre, sur les autres, que ce soient les voix de ses proches, des écrivains qui hantent son écriture, des peintures ou des photographies qui habitent certains de ses textes. 

 

Son essai est organisé en trois grandes parties, « Fictions et écriture(s) de voix », « Le ‘roman général’ ou l’œuvre tentaculaire d’Hervé Guibert » et « Les voix de T. et degré d’entente dans Le Mausolée des amants ». Dans un premier temps, Christopher Cavallo démontre de manière très précise en quoi le journal permet à l’écrivain d’ouvrir un dialogue avec lui-même. Par ailleurs, l’image de soi construite dans le texte est aussi dépendante des voix qu’il convoque et qui participent à la création d’une identité plurielle, « identité (re)composée à travers les voix que l’auteur organise dans le Journal et qui forment autant de portraits de lui-même ». En outre, les images viennent de leur côté entrer en dialogue avec le texte quand elles se transforment, comme le montre l’essayiste à partir d’éléments tirés de Suzanne et Louise (Gallimard, 2019) et de L’Autre journal (Gallimard, 2015), en images parlantes.

 

Il développe ensuite le concept d’œuvre tentaculaire : « tous ses livres seraient autant de tentacules, à la fois organiquement liés au cerveau principal (le Journal), à partir duquel ils se développent génétiquement comme autant de membres ». Christopher Cavallo met notamment à jour le dialogue qui s’instaure entre Le Mausolée des amants, la nouvelle « Le citronnier » extraite de Mauve le vierge (Gallimard, 1988) et la pièce de théâtre Vole mon dragon (Gallimard, 1994), mais aussi avec de nombreux autres textes extraits du corpus guibertien qui permettent de ré-explorer plusieurs ouvrages de l’écrivain. Outre ce que nous pourrions appeler l’intratextualité, l’auteur n’oublie pas de mentionner les relations intertextuelles en considérant le journal « comme une bibliothèque personnelle dans laquelle circulent les œuvres et les voix des autres auteurs et de leurs livres ».

 

Enfin, le critique s’intéresse à la figure de T. dans Le Mausolée des amants, rappelant qu’à l’origine, ce journal lui était destiné : « (J’écrivais des lettres à T. […] Les lettres ont cessé, le cahier a pris le relais […].) » (Le Mausolée des amants, 2001). Il devient à ce titre « une voix d’accès menant à une communication entre les amants », analysée à partir des fragments du discours amoureux que Guibert égraine tout au long de son texte. Christopher Cavallo montre ici de manière très juste comment « Le passage de l’hétérogénéité [des discours] à l’homogénéité marque ainsi le rapprochement physique des amants embarqués dans l’aventure commune de la prise en charge du corps condamné de l’autre. »

 

Cette étude du journal par le prisme du dialogisme n’échappe pas au caractère technique voire techniciste que suppose une telle notion. Cependant, le travail de Christopher Cavallo qui aborde l’œuvre de Guibert de manière originale et peu étudiée jusqu’alors, a le mérite d’être toujours clair et de mener son argumentation de manière rigoureuse. Partant du Mausolée des amantsLes voix d’accès d’Hervé Guibert nous amène ainsi à reconsidérer l’ensemble de l’œuvre protéiforme de l’écrivain-photographe et à nous faire entendre les voix qui y circulent, qui se répondent, se répandent pour former un ensemble pourtant d’une cohérence extrême. Car chez Guibert, comme le conclut Christopher Cavallo dans sa dernière page qui semble annoncer une suite heureuse à ses travaux, « tout est correspondance ».

Arnaud Genon

Mis en ligne le 1er mai 2019

 

Notes :

 

  1. Christopher Cavallo, Hervé Guibert : Formes du fantasme, L’Harmattan, coll. Critiques littéraires, 2016. Voir le compte-rendu sur notre site : https://www.herveguibert.net/herv-guibert--formes-du-fantasme

  2. Hervé Guibert,  « Je disparaîtrai et je n’aurais rien caché », entretien avec François Jonquet, Globe, février 1992, p.108.

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