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Mauve le vierge (1988)

 

Paris, Gallimard, 1988.

 

Présentation :

« Les nouvelles qui paraissent en même temps que les Gangsters, sous le titre de l'une d'elles, Mauve le Vierge, donnent d'autres exemples, plus troublants encore, de cette particularité.
On y voit un adolescent dont la mère a tué le père, qui a été marqué à vie par les peintures paternelles, notamment un certain bleu, et qui sera assommé, au cours d'une partie de voilier, par un repris de justice. Là, comme ailleurs, le coup porté est décomposé. Le temps de la haine ou de la peur éclate, laissant voir de quoi l'une et l'autre sont faites.
L'auscultation nous fait vivre du dedans un caprice de ‘sale gosse’. Du médecin qui lui demande de se déshabiller, l'enfant exige qu'il se bande les yeux. Le premier doit obtempérer, tant le second met, à justifier sa lubie, un aplomb et une dialectique de preneur d'otages. (Déjà, dans Des aveugles, Guibert avait suggéré les émotions liées au fait de voir sans être vu, et une nouvelle de Mauve le Vierge imagine, comme chez la Suzanne des Gangsters, ce qu'il advient quand on perd la vue par secteurs successifs.) L'enfant se contente d'effleurer la chevelure opulente du praticien ; mais ce dernier se souviendra de ce geste incongru au moment de mourir.
Avec Aimée Nibard, on glisse de l'étrange au sordide, clinique et social. Aimée est obèse, comme souvent les femmes dans ce monde d'hommes. Son petit mari, assureur, ne rêve que de sauter à travers des cercles de feu. Il en meurt. Aimée, devenue Mémée, découvre l'amour avec un Arabe moitié plus jeune qu'elle et qui la quittera, bien que cul-de-jatte par accident du travail. Elle finira hémiplégique et aphasique. Pas la gaieté !
Dans un autre texte - Papier magique, - alors que l'île d'Elbe devrait inciter aux douceurs, le narrateur ne nous laisse rien ignorer des pinçons tournés, des baisers interrompus et des ongles coupés trop ras - toujours les sensations qui dérangent, au bord de leur contraire. Une autre fois, il veut se procurer la figurine de cire qui représente Louis XVII - ou Jeanne d'Arc, serait-ce la même ? - au Musée Grévin : à cause de la tendresse figée des traits, jaunie, mortuaire, docile à on ne sait quelles agressions...
Ailleurs, on ne quitte pas le morbide en observant le cerveau d'un grand penseur en cours de trépanation. Quand le penseur sera mort et enterré, deux amis feront connaissance au-dessus de la fosse. La nécromanie n'est pas loin. ‘Polymorphe’ veut bien dire que la perversion n'omet aucune forme. On retrouve le goût des cadavres dans les descriptions affriolées du texte Tremblement de terre.
Le temps d'une nouvelle, nous croyons échapper à ce qui ressemble un peu à un musée des horreurs ou à une présentation de malades psychiatriques : un photographe est fasciné par les exercices de piano d'une jeune voisine jamais vue. Il aimerait reproduire la mélodie qui le hante, avec ses ratés. Mais l'enregistrement se fait mal, et la pianiste ne sait restituer après coup les hésitations qui faisaient son charme. Enfin de la fraîcheur accessible à tous, n'est-ce pas ?
Mais ce n'est qu'un intermède. Le recueil s'achève par une scène terrifiante. Un jeune homme a perdu plusieurs doigts dans un accident, et les a enterrés. Son ami veut à toute force récupérer les phalanges déjà putréfiées, afin de les manger pieusement. Comme quoi toutes les preuves d'amour ne se trouvent pas exclusivement chez Paul Géraldy ! »

Bertrand Poirot Delpech, « Hervé Guibert, pervers polymorphe », Le Monde, 7 octobre 1988.


Hervé Guibert à propos de Mauve le vierge :

« J’ai le sentiment de n’avoir plus beaucoup de secret pour personne. Mais chaque fois que je livre un secret, le personnage porteur de ce secret meurt ou doit s’inventer, trouver en lui un nouveau secret. Cette mise en aveu permanent, je ne l’ai jamais décidé. Ce n’est pas comme chez James, dont le sujet des livres est le secret lui-même. Moi j’expose brutalement un secret, le mien ou celui d’un ami. »

« Les aveux permanents d’Hervé Guibert », entretien avec Antoine de Gaudemar, Libération, Supplément livres, 20 octobre 1988, p.12.


Extrait :

« On lui vola sa mort, lui qui avait voulu en être le maître, et on lui vola jusqu’à la vérité de sa mort, lui qui avait été le maître de la vérité. Il ne fallait surtout pas prononcer le nom de la lèpre, on en déguiserait le nom sur les registres de décès, on fournirait à la presse de faux communiqués. Alors qu’il n’était pas mort encore, la famille pour laquelle il avait toujours été un paria récupéra son corps. Les médecins tinrent des propos abjects sur les lois du sang. Ses amis ne purent plus le voir, sinon par effraction : il aperçut d’eux des êtres méconnaissables, aux cheveux camouflés par des sacs de plastique, à la bouche masquée, aux pieds emmaillotés, aux bustes recouverts de blouses, aux mains gantées puantes d’alcool auxquelles on interdisait de prendre la sienne. »

Hervé Guibert, « Les secrets d’un homme », in Mauve le vierge, Paris, Gallimard, 1988, pp.108-109.

 

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