Nicolas Fargues

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Nicolas Fargues est né en 1972. Enfance au Cameroun, au Liban puis en Corse, études à Paris. Deux ans de coopération en Indonésie, retour à Paris, petits boulots, publication en 2000 du Tour du propriétaire. Depuis 2002, a vécu à Diego-Suarez, Yaoundé et Wellington. Il est l’auteur de plusieurs romans publiés aux éditions P.O.L, parmi lesquels Rade Terminus (2004), J'étais derrière toi (2006), Tu verras (2011) et Attache le cœur (2018).

Selon-vous, quelle importance l'œuvre d'Hervé Guibert occupe-t-elle dans le champ littéraire (et photographique) des 40 dernières années ?

Il me semble que son passage du 16 mars 1990 à l’émission littéraire Apostrophes marque une nouvelle approche de la littérature autobiographique, tant par le grand public que par les auteurs eux-mêmes. À la question de Pivot : « Aviez-vous le droit de raconter l’agonie et la mort de celui qui était votre ami ? » [Pivot fait référence à Foucault], Guibert, enhardi de n’avoir plus rien perdre, répond sans ciller : « Je ne sais pas si j’avais le droit ou pas, mais cette agonie n’appartient à personne. » Et, quelques secondes plus tard, il précise : « La vérité, aussi cruelle soit-elle, a une vertu. » L’impudeur et la violence de Guibert sont d’autant plus frappantes qu’elles s’expriment avec élégance, voire avec délicatesse. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie est important au moins à deux titres, en 1990. D’abord, pour les limites de la liberté que le livre repousse significativement au sein du champ littéraire. Ou, en d’autres termes, pour cette nouvelle étape que le livre franchit dans l’expression de cette fameuse vérité, qui reste l’enjeu par excellence de la littérature au vingtième siècle. Fils, de Doubrovsky, bien qu’autobiographique et présenté comme précurseur de l’autofiction, répond surtout, avec un lyrisme exacerbé, à une obsession néo-romanesque de la forme. À ce titre, il ne peut être apparenté à celui de Guibert, au ton si direct et d’un accès si aisé. L’autre raison qui fait d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie un livre «étape » tient, selon moi, à ce qu’en invitant ainsi, comme jamais auparavant, le lecteur à prendre part à l’intimité de l’auteur lui-même ainsi qu’à celle de personnalités publiques, il offre une respectabilité littéraire à sa curiosité malsaine. Formulons autrement : l’autofiction selon Guibert aura donné ses lettres de noblesse au voyeurisme, et c’est pour cela que le genre marche si bien en France, nation où l’on a une certaine idée de la culture et tant de mal à mélanger les genres. 

 

Quant à la photographie, je pense surtout à l’effet qu’ont eu sur moi très jeune ses photos d’ « écriture » en noir et blanc. Ces pages manuscrites éclairées d’une lumière oblique qui filtre à travers une fenêtre à jalousies. Ces machines a écrire, ces stylos, ces voilages soulevés par la brise et ces petites tables de bois qu’il a mis en scène au gré de ses voyages, dans les hôtels, à la campagne ou au cloître d’Elbe de Hans-Georg Berger. Elles sont un complément sensuel naturel aux nus qu’il a réalisés de Thierry ou de certains de ses amants. Quand, à dix-sept ans, l’écriture demeure pour vous un rêve inaccessible, ces photos en sont une parfaite représentation, presque trop romantique.

 

En quoi la lecture des textes de Guibert a-t-elle une influence sur votre propre travail d'écriture ?

J’ai dix-sept ans lorsque paraît Fou de Vincent. J’ai déjà découvert Kundera, Duras, Echenoz et Djian qui, bien au-delà de simples révélations pour le jeune lecteur que je suis, me donnent immédiatement envie de m’essayer, moi aussi, à l’écriture. Je suis séduit par cet alliage de propos crus et d’un lexique subtil. Par la vitesse de ce récit fragmentaire, aussi. Cela traduit à la fois la capacité d’ouverture et de distance du narrateur, une sorte d’esthétique du grand écart à laquelle je m’identifie. Et c’est à Guibert que, comme tant d’autres romanciers, je dois d’avoir trouvé le terrain déjà tout pavé pour écrire mon propre roman autobiographique, paru en 2006. Les vrais risques, c’est lui qui les a pris pour nous.

 

Guibert déclarait avoir ce qu'il appelait des "frères d'écriture" dont le travail "irradiait [...] comme une transfusion" ses propres textes... Le considérez-vous, à votre tour, comme "un frère d'écriture" ?

Oui. Un grand frère. Et d’autant plus que je redécouvre son œuvre aujourd’hui, plus de trente ans après m’y être initié. Je suis frappé par la fermeté et le raffinement du ton, y compris dans ses articles du Monde des années 1977-1985. Par le sarcasme et la cruauté toujours rachetés par son exigence de beauté et de justesse. Davantage qu’un grand frère : un modèle que j’aurais trop longtemps négligé.

 

J’ajoute que j'ai découvert un deuxième « grand frère », Thomas Bernhard, sans doute en même temps que Guibert l’a découvert lui-même, début 1989, avec la parution chez Gallimard de Perturbation, dans la traduction de Bernard Kreiss. Comme Guibert, je n’ai pas échappé à l’influence « contrapuntique » de Bernhard, laquelle se vérifie particulièrement dans À l’ami et dans Le Protocole compassionnel. Qu’il ait enrichi de cette influence son propre style pourrait paraître ornemental. Bien au contraire, je trouve que cela a ajouté à sa singularité.

Nicolas Fargues, le 13.01.2022