Dévoilement de la plaque en hommage à Hervé Guibert au 150, rue Raymond Losserand, Paris, 14e 

Le 8 décembre 2021, à 14h30, a été dévoilée la plaque commémorative en hommage à Hervé Guibert, au 150 rue de Losserand, dans le 14e arrondissement de Paris, où l'écrivain vécut les deux dernières années de sa vie. 

Nous reproduisons ici le discours prononcé par Laurence Patrice, adjointe à la Maire de Paris en charge de la mémoire et du monde combattant, que nous remercions pour avoir oeuvré à l'aboutissement de cet hommage.

Dévoilement de la plaque en hommage à Hervé GUIBERT –150, rue Raymond Losserand 14e

Le 8 décembre 2021 à 14h30 Discours deLaurence Patrice

 

Je me réjouis d’être parmi vous aujourd’hui, au nom de la Maire de Paris, Anne Hidalgo, pour rendre cet hommage si important à mes yeux, à Hervé Guibert.

 

Chère Christine Guibert, Chère Carine Petit, je crois que, vous comme moi,sommes d’autant plus réjouies que cette initiative d’hommage, à cette adresse précise de la rue Raymond Losserand, a été impulsée, par les habitantes et les habitants de l’immeuble, et ainsi Madame Corinne Defrance vous avez relayé la voix des anciens voisins d’Hervé Guibert pour que nos réalisions ensemble ce projet de plaque, qui fait trace, qui fait témoignage, et grave ainsi dans le marbre le souvenir des dernières années d’Hervé Guibert. Un moment d’une histoire partie intégrante aussi de son œuvre Je tiens à vous en remercier.

 

Nous y sommes donc, aujourd’hui, après avoir vécu en préambule une belle soirée à la Mairie du 10e le 1er décembre, date dédiée comme vous le savez, à la journée mondiale de lutte contre le VIH Sida, une grande soirée autour d’Hervé Guibert, ou plus précisément autour du magnifique film que David Teboul lui a consacré, que d’autres ici ont pu voir aussi sur Arte où le film est toujours accessible en replay.

 

 Merci infiniment David pour ce partage d’une évocation personnelle Hervé Guibert la mort propagande, qui s’enroule dans nos propres souvenirs, à travers le film d’une vie faite œuvre, superposant les images et les voix d’Hervé Guibert, celles de tous les âges, celles de l’écrivain, du photographe, de l’amant, du malade, celles de ses corps du désir, de l’amour, de la beauté, et de la mort… Un film intense à la Vie, à la Mort avec un point d’exclamation … expression qui résonne bien-sûr au premier degré, d’abord.

Mais aussi parce qu’en ce mois particulier marquant le trentième anniversaire de son décès, il percute, réinterroge à travers votre vision David, notre relation intime à Hervé Guibert et à son travail. Dans tous ses excès mais aussi en écho aux nôtres, il ravive l’incandescence vitale que l’œuvre de Guibert représente en chacun, chacune de nous… A la vie, à la mort donc, comme une exclamation bravache affirmant la vigueur de nos passions, et surtout les déroutes de nos peurs. C’est au fond cette dimension-là qui nous rend aussi nécessaire les livres, les images d’Hervé Guibert. Et fait de lui un auteur qui nous sauve - c’est presque paradoxal rétrospectivement, puisque la bienveillance ne semblait pas compter parmi ses vertus- enfin pour autant donc un écrivain qui nous sauve tout en nous poussant tout au bord de nos précipices.

 

 Raymond Bellour le décrit fort bien « Cette écriture est à la fois calme et haletante, piquetée d’images inattendues, constamment fracturée entredes propositions plus ou moins incompatibles. Elle conduit le lecteur au bord de lui-même, là où il ne sait plus vraiment qui il est, ni ce qu’il est prêt à entendre. » écrit-il. A partir d’une œuvre où le JE est à ce point central, même dans une version fragmentée, ou brouillée, je ne connais pas d’écrivain aujourd’hui et dans toutes ces dernières décennies qui ait tissé à ce point de lien intime si fort avec ses lecteurs. Certes un lien en grande partie à sens unique, relevant plus du ravissement au sens ancien du mot, (ouDurassien) car l’importance que Guibert a dans nos vies est forcément bien plus conséquente que l’inverse.

 

Je suis ainsi certaine, que vous qui êtes ici, pour celles et ceux qui ne l’ont pas connu personnellement, comme moi, vous souvenez précisément du jour où il a rencontré la première fois Hervé Guibert, au détour d’une image, celle de son insolente beauté ou celle de sa cruelle souffrance, celle de ses interventions un peu cassantes. Et surtout on se souvient des circonstances du premier roman ou récit découvert, de son impression d’alors, de comment s’est noué d’évidence un lien indéfectible à cette œuvre, à son monde, à ses traversées, ses fragments de violences parfois glaçantes, fulgurances délicates, entre pudeur et dévoilement cru.

 

On garde, on reste, et on revient toujours accrochés à des coulées de mots et de photos, superpositions d’images troublantes qui s’entrechoquent dans l’exaltation du pire, à l’aune d’une œuvre toute entière en équilibre instable. Et je cite à nouveau cette belle expression de Raymond Bellour : « Comme si un corps dans sa singularité avait trouvé la force étrange de s’accepter en s’imprimant directement sur le papier. » La beauté du diable s’étire ainsi jusqu’à une mise à nu presque répulsive, pour faire œuvre et interférer à jamais dans notre perception du monde, ce qui est à mon sens l’objet même de toute littérature essentielle. De plus, dans le cas précis d’Hervé Guibert, s’y ajoute aussi la fascination du vertige, la mise en mots, en rythme, d’une époque où la mort rôde s’étranglant de jouissance et de malheur mêlés, qui nous laisse encore aujourd’hui dans la sidération qu’on l’ait vécue ou qu’on la fantasme.

 

Pour toutes ces raisons j’ai pris le parti d’éviter l’exercice du discours biographique, pour cet homme-là, qui justement a choisi le « mentir-vrai » - selon l’expression d’Aragon - comme combustible premier de son travail.

 

Et je pense vraiment comme Patrice Chéreau, que la meilleure façon de lui rendre hommage, c’est de « faire entendre cet écrivain entier, total, injuste, indiscret et profond. » Pour ce faire, cette seule plaque n’y suffit pas mais au moins, si elle invite quelques passants, dans l’ignorance de qui est Hervé Guibert, à la curiosité et au désir de le découvrir, de le lire, j’en serais vraiment heureuse comme vous j’imagine.

 

On peut toutefois déjà se réjouir que de nouvelles générations se soient emparées avec tant de passion de ses textes, de ses images… Et aussi de la légende qui fait d’Herve Guibert désormais une sorte d’icône. Comme quoi il ne planait pas tant en écrivant dans Le Protocole compassionnel : « Mais moi je planais complètement : je savais déjà que chaque année des dizaines de gens curieux, des amoureux, des jeunes filles, des exégètes tarabiscotés et pointilleux feraient le pèlerinage sur l’île d’Elbe pour se recueillir sur ma tombe vide. »

 

C’est aussi drôle de penser qu’ainsi ces jeunes gens d’aujourd’hui, avec leur sève vive et la hardiesse de leur engouement, permettent au moins à l’image fantôme d’Hervé Guibert de crever les murs de notre mausolée d’idoles… si vous me permettez ce clin d’œil. Plus sérieusement, quand je reprends des pages du journal ou l’un ou l’autre de ces livres maintenant, je me demande ce qu’aurait bien pu être son appréhension - au double sens du mot - de ces temps que nous vivons, comment Hervé Guibert et quelques autres vivraient, écriraient ce monde-là. Je laisse chacun l’imaginer à sa façon, fort de cette sentence magnifique : « Je suis écrivain comme l’animal venimeux pique de temps à autre, quand on le provoque, quand on lui marche dessus, quand on l’attire. Le venin peut êtreun suc amoureux. »

 

Je vous remercie.

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