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Christophe Donner

 

Christophe Donner est né en 1956, à Paris. Il est l'auteur de nombreux livres pour enfants, de romans (L'influence de l'argent sur les histoires d'amour, Grasset, 2004, Bang ! Bang !, Grasset, 2005), de récits (L'esprit de vengeance, Grasset, 1992) et d'essais littéraires (Contre l'imagination, Fayard, 1998).

 

En 2001, il a reçu le Prix de Flore pour L'empire de la morale (Grasset, 2001). Journaliste (7 à Paris, L'Autre journal, Le Monde 2), il a aussi réalisé trois films courts. Christophe Donner fut l'un des derniers à s'entretenir avec Hervé Guibert(1). Il a souvent rendu hommage à Hervé Guibert dans ses livres, le citant régulièrement, évoquant sa figure comme celle d'un « frère d'écriture ». C'est dans L'esprit de vengeance (1992), récit/journal dans lequel Donner évoque son grand-père mort dans un camp de concentration, que l'hommage est le plus appuyé, que la présence d'Hervé Guibert est la plus marquante. En voici un extrait :

 

« Il y a une voix intérieure qui me dit : Arrête, pourquoi raconter ça maintenant, pourquoi faire mal aux autres en racontant ça. Et je me rappelle ces minutes presque sacrées que j'ai passées avec Hervé Guibert et mon petit magnétophone pour enregistrer sa voix, il disait qu'il avait essayé d'écrire un livre contre ses amis, ses plus proches amis, un livre non seulement méchant mais qu'il qualifiait lui-même de terriblement cruel, alors qu'il était au fond du trou, qu'il glissait chaque jour vers un abîme de mort, ses chers amis l'horripilaient au plus haut point, il ne les supportait plus et il voulait écrire contre eux des méchancetés afin peut-être de tuer cet horripilement insupportable. Il a écrit ce texte mais il l'a laissé tombé, il l'a condamné, comme il disait. Néanmoins, quelque part, sur son bureau, le texte était là, je pouvais peut-être le voir au milieu de l'amoncellement des feuilles, et moi, en écrivant ce livre, ce texte, je suis devant le piège vertigineux, j'ai peur, je suis fatigué, mais j'ai aperçu la vie de l'autre côté de ce piège mortel, alors que je vais quand même me jeter, et je ferai la démonstration de ce qui me différencie d'Hervé Guibert, cet homme dont l'écriture m'a toujours ensorcelé, non seulement parce que je la considère comme l'une des plus belles qui soient, avec peut-être, pourquoi pas, ce pressentiment qu'elle ressemblerait un jour si étonnamment à une écriture de déporté, de héros, de saint, mais ensorcelante aussi parce qu'elle était écrite par un homme de mon âge qui, par certains traits (mais surtout par certains silences ou regards), me ressemblait.» Ce que je criais à l'examen de passage de la villa Médicis : « La fiction ! je veux faire une fiction ! » C'était ça, une volonté farouche de me différencier d'Hervé Guibert et de son Journal qui ridiculisait systématiquement toutes les fictions que Guibert lui-même avait pu entreprendre. Je voulais désigner le Journal comme l'incarnation de la mort, et m'ériger moi en être de vie, celui qui croit à la vie, au sens de la vie que la fiction est censée apporter, même si je savais que c'était une illusion, je disais : « Une illusion nécessaire à la vie, messieurs ! » Mais cette fable, ce cri poussé, aussitôt poussé, s'est éteint de lui-même. Il n'y avait pas, il n'y a jamais eu la vie d'un côté et la mort de l'autre, il y a deux écrivains en vie qui écrivent. Effrayé par notre ressemblance, j'ai voulu établir le code de nos différences : lui avec sa morbidité, son penchant pour le suicide, son corps sans cesse harcelé par la maladie, et moi avec mon ricanement de joie, ma bonne santé insolente. Aujourd'hui ces pseudos-différences tombent en poussière. Je ne suis pas plus « la vie » que Guibert est « la mort », et si malgré tout Hervé Guibert venait à mourir avant moi, j'affirme qu'aussitôt se mettrait en branle l'inaltérable machine de l'esprit de vengeance. Il est bon de se dire que personne ne se soucie de moi, ni Guibert, ni personne, et de rester petit, pas né, toujours dans l'imminence d'apparaître. Mais il arrive un moment où ça ne tient plus. Il arrive un moment où la putain, même de luxe, doit annoncer son prix, et affirmer, face à la concurrence, sa « différence », dire qu'à la différence d'Hervé Guibert, ces gens, ces personnes avec lesquelles j'écris, comme je dirais « avec lesquelles je cuisine », ces amis, chers amis, à la différence de Guibert, ils ne m'horripilent pas, c'est même plutôt l'inverse, je les aime comme on dit, j'ai peur de leur faire mal, et tout ce que je m'apprête maintenant à écrire est agité par cette peur, ce respect maladif. Voilà la différence, regardez-là bien avant qu'elle tombe à son tour en poussière, parce que ma peur de faire mal et son envie sadique, c'est pareil, c'est l'une et l'autre face du même commerce : l'écriture du vrai. »

 

Christophe Donner, L'esprit de vengeance, Grasset, 1992, collection Le Livre de Poche, p.265-267.

 

1. « Pour répondre aux quelques questions qui se posent », Hervé Guibert, entretien avec Christophe Donner, La Règle du jeu, Vol.3, 3e année. No 7, mai 1992.

 

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