Christopher Cavallo

Christopher Cavallo est l'auteur de deux études consacrées à Hervé Guibert, Hervé Guibert, formes du fantasme (Harmattan, 2016) et Les voix d'accès d'Hervé Guibert. Étude du dialogisme dans Le mausolée des amants (Harmattan, 2019) ainsi que d'un recueil de poèmes, Mépris et Soupirs Suivi de Genèse de Jeunesse (Éditions du Panthéon, 2013).

Il nous parle ici de sa rencontre avec Hervé Guibert et de l'emprise de l'écrivain sur son propre travail.

Selon-vous, quelle importance l'œuvre d'Hervé Guibert occupe-t-elle dans le champ littéraire (et photographique) des 40 dernières années ? 

La question me semble un brin scolaire, et je ne suis pas certain que ma réponse soit adaptée à un espace qui lui est consacré. À mon sens, Guibert n’a pas créé de véritable courant de pensée. Il n’a pas inventé l’écriture de soi (bien qu’il l’ait surement radicalisée), et bien que son œuvre soit à bien des égards explosive, elle n’a rien détruit sur son passage. En dehors des ravages du sida, son œuvre ne raconte rien de crucial sur notre monde. À ce titre, elle ne répond pas aux critères d’une œuvre majeure, et certains diraient même qu’elle est négligeable. Et pourtant, il y a ce style, cette voix, ses cheveux, ses mots abrasifs, les corps de pellicule, l’humour piquant, les fantasmes débordant sur le réel, et le tout toujours bien cru... Tout ça et tout le reste importent plus au lecteur que je suis qu’à l’Histoire littéraire et photographique. Est-ce qu’on peut dire d’une importance qu’elle est intime, comme on parlerait, tout subjectivement, d’une petite chose intimement importante ? Pour moi Guibert n’a pas voulu faire une œuvre importante à l’échelle de l’Art, mais une œuvre qui importe seulement à certains d’entre nous, génération après génération, à une échelle tout à fait humaine. S’il ne peut être complètement en dehors d’une Histoire de la création, sa place du moins me parait toute confidentielle, intimiste, à l’écart. Et si j’enrage parfois que son œuvre ne soit pas reconnue à sa juste valeur, je m’en réjouis le plus souvent ; l’apparente insignifiance de son œuvre dans l’Histoire littéraire/photographique ne lui donne que plus de grâce à mes yeux, tel un secret bien gardé et dont on ne dit rien, ou si peu, et seulement lorsque l’on est dans la confidence. Il n’y a rien de plus savoureux qu’une grande qualité méconnue. Il fallait bien que son œuvre compte peu aux yeux du monde pour compter autant aux yeux de certains d’entre nous aujourd’hui. Son œuvre est accessoire à l’Histoire des arts, dans le sens où c’est précisément l’accessoire qui relève toute la tenue, si tant est qu’on le remarque. Dispensable mais marquant. Futile mais précieux. Il n’y a pas eu « d’après » Guibert, mais il y a eu des écrivains et des photographes après lui, qui eux aussi ont voulu faire une œuvre d’importance sensible et limitée ; c’est dans ces désirs- là que je retrouve le parfum insoupçonné de Guibert. 

En quoi la lecture des textes de Guibert a-t-elle une influence sur votre propre travail d'écriture ? 

Je préfère répondre plus longuement à la question suivante qu’à celle-ci afin d’éviter de me répéter. 

Guibert déclarait avoir ce qu'il appelait des « frères d’écriture » dont le travail « irradiait [...] comme une transfusion » ses propres textes... Le considérez-vous, à votre tour, comme « un frère d'écriture » ? 

Il m’est impossible de répondre à cette question sans revenir sur la façon dont Guibert s’est infiltré dans ma vie. Je l’ai découvert à l’âge de 17 ans, en mars 2011, lors de l’exposition qui lui était consacré à la MEP. À ce moment-là, j’ai senti grandir en moi, de photo en photo, de galerie en galerie, à la fois une attirance et une reconnaissance : je découvrais dans ses photos la manière dont moi je voulais photographier les êtres que je désirais. Et surtout je découvrais qu’un univers à ce point intime pouvait constituer une œuvre, qu’il n’y avait pas besoin d’aller au bout du monde chercher le cliché du jour, qu’il n’y avait pas besoin de photographier les guerres et les libérations pour faire une œuvre photographique passionnante. Je découvrais plus tard, de la même manière, qu’il n’y avait pas à parler du monde et des grandes problématiques humaines, ou à faire de grands récits de civilisation, pour faire une œuvre littéraire. De sa propre vie, aussi futile soit-elle, on pouvait faire une œuvre. Je le savais déjà, mais mes exemples d’un tel accomplissement étaient jusque-là poussiéreux ou théoriques. Je suis sorti de l’exposition avec l’album photo édité par Gallimard pour l’occasion et un exemplaire du Mausolée des amants. J’ai donc rencontré le photographe et le diariste avant de connaitre le romancier, ce qui fut par la suite tout à fait déterminant dans l’appréciation de son œuvre. 

Le Mausolée était alors son dernier livre édité, et pour moi l’aboutissement de son œuvre. Je ne pouvais lire les autres sans terminer d’abord celui-ci. Le Mausolée c’était pour moi ce mur de la mort qu’il fallait conjurer, escalader, pour remonter le temps, avec, derrière lui, tous les livres écrits avant lui, de son vivant. J’ai mis 4 mois à le terminer, en le grignotant par-ci par-là, en m’accordant des petites pauses lecture durant mes révisions pour le bac, 2 ou 3 pages, pas plus, à chaque fois, pour en garder pour demain. Je brûlais de le lire, je m’impatientais constamment, j’étais avide de lui. Je ne l’ai plus jamais été autant, pour aucun autre livre. Je l’ai savouré comme Guibert a savouré le dernier livre de Thomas Bernard. Je l’ai finalement terminé sur une plage, quelques jours après mes examens, durant l’été. J’ai pleuré à la dernière page de perdre un ami de papier, et la coïncidence que précisément il mourra pour de bon à cette dernière page redoublait ma perte : il était mort pour de bon et mourrait à nouveau devant moi, avant d’avoir pu vivre un moment à mes côté du vivant de son œuvre. 

J’écrivais déjà à l’époque, mais uniquement de la poésie, et en me prenant, comme tous les adolescents qui écrivent, pour une sorte de Rimbaud. Le Mausolée terminé, je me découvrais la nécessité de tenir un journal, ce que j’avais toujours échoué à faire auparavant. Cela fait 10 ans maintenant que je le remplis rigoureusement. Durant les trois ans de licence qui suivirent, je trainais avec un mort dans mon esprit qui devenait plus vivant à chaque livre. Je l’aimais davantage en découvrant Des Aveugles, L’Image fantôme, Les Chiens, Fou de Vincent, Mes parents, Suzanne et Louise. Et parfois je le détestais, avec Les Gangsters, L’Incognito, Vous m’avez fait formé des fantômes. Ces années furent une sorte de période d’incubation durant laquelle, imperceptiblement, l’organisme créatif a essayé de lutter contre l’invasion guibertienne, tentant de résister à la prose de l’intimité, défendant coute que coute les rivages éthérés de la poésie. Mais deux choses se sont décidé lors de mon entrée en Master : d’abord, que j’allais devenir romancier, ensuite, que Guibert allait devenir le sujet de mes mémoires de recherche. C’est durant la rédaction de ces mémoires et esquisses de roman que cette notion de frère d’écriture m’a paru la plus évidente, non seulement parce que Guibert m’influençait dans mon travail d’écriture, mais aussi et surtout parce que mon travail académique influençait la considération de son œuvre. Dans Les voix d’accès d’Hervé Guibert, lorsque j’évoque l’idée d’une « œuvre tentaculaire » en parlant du corpus guibertien, je crois fermement en la pertinence de mon analyse. Cependant, il m’a fallu quelques années pour réaliser que cette idée même, dans sa formulation inattendue, s’appliquait surement moins à son œuvre qu’à la mienne en devenir. Le moi académique a peut-être un peu trop plaqué du moi écrivain sur l’oeuvre de Guibert. D’une certaine manière, je me suis découvert en tant qu’écrivain en analysant son œuvre, et j’ai découvert les ressorts de ma propre œuvre en mettant aux jours des phénomènes communs avec celle de Guibert. Il a été une sorte de révélateur. 

L’emprise de ce frère d’écriture en se tarit pas. Je suis un peu pris au piège de faux airs et des traits communs. Je n’ai rien publié de mon œuvre romanesque, pas encore, tout est en cours, et cela m’effraie, j’ai peur d’une œuvre inachevée — et cette angoisse même me rappelle un peu à lui. 

Le 1er août 2021