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Guibert photographe

 

Par Guillaume Ertaud

 

L'activité photographique d'Hervé Guibert, envisagée dans sa totalité, déborde largement la seule image photographique. L'écrivain Guibert a bien perçu les capacités de la photographie à s'immiscer dans l'écriture, à relancer, en tant que processus, le moteur fictionnel. Son œuvre s'est attachée à tenter une hybridation des deux médiums, à faire se côtoyer deux moyens de faire image.

Hors les expositions, et l'ouvrage posthume Photographies paru en 1993 chez Gallimard, Guibert a toujours placé l'image photographique dans le voisinage immédiat de l'écriture, probablement pour tenter d'unifier ce qui pouvait alors être perçu comme deux pratiques disjointes. Pourtant, considérées isolément, c'est-à- dire en ne les annexant pas aux mots, les photographies d'Hervé Guibert ne souffrent en rien de cet éloignement.

Interrogé sur sa pratique photographique, sur le photographe qu'il pensait être, il convoquait régulièrement la figure de l'amateur, ne photographiant que sur ses temps libres. On sait que cette figure de l'amateur est un levier puissant de l'histoire de la photographie et que le clivage amateur-professionnel ne tient pas à l'analyse. Les affinités de Guibert avec la personnalité et le travail de Jacques-Henri Lartigue, photographe dilettante de classe aisée qui eut de la part du milieu photographique une reconnaissance tardive, peuvent témoigner de cette affection pour cette posture qui n'interdit en rien la pertinence des images.

S'afficher sous la bannière de l'amateurisme n'est pas une disqualification, mais bien une caractérisation du point de vue depuis lequel Guibert opère. L'opérateur dilettante a tout loisir d'orienter sa production vers une subjectivité indiscutable, pratiquant la photographie en fonction de critères librement choisis. Non qu'il ne soit sujet à adopter les postures des "pros" et à se noyer dans des formes vides. La liberté qu'autorise cette pratique ne se cristallise qu'en se fondant dans un univers déjà en place ou en devenir.

Celui de Guibert est très vite orienté vers ce que l'analyse littéraire nomme l'autofiction. Transféré sur le registre visuel, il prend pour sujet son entourage proche, tant humain que matériel, son propre corps et expérimente, à l'aide du dispositif photographique une certaine mesure de soi au monde. Dans ses photographies, Guibert est partout. Il est celui vers qui est pointé l'appareil photo et le défie de son regard. Il est l'opérateur franchissant les limites du cadre par des jeux visuels composés fragments de corps et d'ombres projetées. Il est celui qui a quitté sa place au bureau pour la photographier et ainsi témoigner d'une conscience de soi dans l'incarnation des objets du quotidien.

La photographie est avant tout un exercice de démultiplication des points de vue, faisant corps avec le principe démocratique que chaque vision a une valeur. Basé sur des lois d'optiques puisant leurs fondements dans la perspective euclidienne, le processus photographique repose, pour une part, sur la convergence en un point des rayons lumineux. L'appareil photographique démultiplie les points de vue en ce sens qu'il matérialise un point de convergence situé hors du corps humain tout en étant doté de la capacité d'enregistrer une certaine quantité de visible.

En soumettant ce qui le relie à l'expérience photographique, Guibert exerce une exploration de son intimité en décentrant d'un rien le point de vue qu'est le sien.

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